
L’essentiel
- Suno déploie sa génération v6 en trois modèles (v6, v6-wild, et v6-mini gratuit) et retire du catalogue les v4.5, v5 et v5.5.
- Les trois modèles ont été construits avec Warner Music Group, BMG et Believe, que le PDG Mikey Shulman présente comme codéveloppeurs.
- Suno ne dit ni quels catalogues ont servi ni en quelle quantité, et a demandé au tribunal fédéral du Massachusetts de placer la taille de son corpus sous scellés.
- Universal et Sony restent plaignants dans la procédure coordonnée par la RIAA ; Warner avait réglé son litige en novembre 2025.
Suno met trois majors du disque à son générique et demande dans le même temps à un juge fédéral du Massachusetts de garder secrète la taille de ses données d’entraînement, au motif qu’un concurrent pourrait en déduire sa méthode. Un même calcul commande les deux gestes : sécuriser la matière première, ne rien dire de son origine.
La génération v6 arrive en trois modèles. Le v6 standard vise un rendu propre et régulier tous genres confondus, le v6-wild assume l’imprévisible et sert de banc d’essai, le v6-mini tourne gratuitement pour tout le monde, sans téléchargement ni usage commercial. Les deux premiers restent réservés aux abonnements payants. Les versions antérieures disparaissent au fil du déploiement.
Des codéveloppeurs qui n’apportent pas de technique
Dans son billet d’annonce, Mikey Shulman qualifie Warner, BMG et Believe de codéveloppeurs. Un label ne conçoit pas d’architecture de génération audio, ne loue pas de GPU (processeurs graphiques) et n’écrit pas de fonction de perte, la formule qui guide l’apprentissage du modèle. Ces trois-là apportent des ayants droit alignés, donc des enregistrements exploitables sans risque de procès.
Le modèle gratuit travaille l’autre extrémité de la chaîne, côté public. Il retient l’utilisateur sur la plateforme, l’empêche de repartir avec ses fichiers, et pousse vers l’abonnement quiconque veut publier. Une part des revenus d’abonnement remonte désormais aux partenaires signataires, puis à leurs artistes.
Warner a plié le premier, Universal et Sony tiennent
Le montage date de novembre 2025 : Warner met fin à son contentieux contre Suno, et Suno s’engage en retour à sortir des modèles successeurs sous licence. BMG suit en août, Believe début septembre. Chez Udio, le concurrent direct, Universal a emprunté le même chemin dès octobre 2025, mais vers un enclos plus étroit : la plateforme née de leur accord garde les morceaux chez elle, à créer, écouter et partager sans jamais en sortir. Suno, lui, laisse ses abonnés repartir avec leurs fichiers.
Le front constitué en juin 2024 par la plainte de la RIAA (la fédération américaine de l’industrie du disque) s’est fissuré label par label. Universal et Sony maintiennent leurs poursuites, mais ils négocient maintenant seuls, face à un adversaire qui peut déjà pointer trois accords signés comme preuve de bonne foi. Chaque signature affaiblit la position des suivants.
La licence est devenue un composant
Pour un modèle génératif, le corpus d’entraînement pèse autant que l’architecture ou la puissance de calcul. Une architecture se réplique, des GPU se louent, des chercheurs se recrutent. Le catalogue Warner, lui, ne s’obtient que d’une seule façon, et elle passe par un contrat.
Suno déplace ainsi le terrain. Hier, on comparait les plateformes sur la qualité du rendu ; désormais, sur l’accès à la matière première. Un nouvel entrant devra passer par la même table de négociation, avec des majors qui connaissent maintenant le prix du marché et n’ont aucune raison de le baisser. Le contentieux, longtemps compté comme un risque, s’est transformé en canal d’approvisionnement réservé.
La mécanique dépasse la musique. Elle vaut pour l’image, la vidéo, la voix, partout où un catalogue propriétaire existe et où les procès de 2024 et 2025 ont commencé à trier les acteurs. L’ardoise juridique d’un fournisseur de modèles en dit maintenant plus long sur sa solidité que son classement sur un benchmark.
Le silence sur l’origine des données
L’inventaire des données, lui, reste invisible. Suno ne précise ni les catalogues mobilisés, ni le volume, ni la place qu’ils occupent face aux données antérieures. La demande de mise sous scellés adressée au tribunal du Massachusetts porte sur ce seul chiffre.
Un modèle entraîné majoritairement sur des catalogues sous licence serait facile à défendre publiquement, chiffres à l’appui. Le silence oriente plutôt vers une construction hybride, où les catalogues signés viennent enrichir une base antérieure qui, elle, reste contestée par Universal et Sony. Les garde-fous mis en avant au lancement avaient déjà été annoncés en août : retrait des noms d’artistes dans les métadonnées d’entraînement, contrôle des fichiers audio et des paroles envoyés par les utilisateurs, filigrane audio, restrictions contre la distribution en masse sur les plateformes de streaming. De la conformité en aval, rien sur l’origine.
Après les majors, les artistes un par un
Suno annonce des offres bâties autour d’artistes individuels, sur la base du volontariat et avec rémunération, la distribution des titres passant par Believe et TuneCore. L’entreprise tiendrait alors la chaîne entière : le modèle, les droits, l’outil d’édition et le tuyau de distribution.
Si vous publiez de la musique, deux clauses comptent avant de signer : ce que devient un morceau généré si la licence sous-jacente évolue, et ce qu’il reste de vos titres quand la plateforme retire un modèle, comme elle vient de le faire avec les v4.5, v5 et v5.5. La retouche par simple consigne écrite, capable de faire rechanter un refrain par une chorale gospel sans toucher au reste du morceau, est un outil remarquable. Elle s’exerce dans un environnement dont vous ne possédez ni le modèle ni les droits d’entrée.
Trois majors ont échangé leur plainte contre un pourcentage. Sur ce qui a servi à entraîner les modèles qu’elles cosignent désormais, elles n’en disent pas davantage que Suno.
Mon avis
Les plaintes de la RIAA ont offert à Suno ce qu’aucune levée de fonds n’aurait financé : un fossé concurrentiel dont la profondeur se mesure en contrats, pas en paramètres. Universal et Sony finiront par signer, et je les vois obtenir de meilleures conditions que Warner, précisément parce qu’ils auront attendu. Ce qui me gêne se situe ailleurs : une fois les grands catalogues verrouillés par des accords exclusifs, la génération musicale devient un club de trois ou quatre plateformes solvables, et aucun modèle ouvert n’aura les moyens d’y entrer. Nous aurons troqué le pillage contre l’oligopole, et personne dans l’industrie ne trouvera à y redire.
