Google perd quatre pionniers et industrialise DeepMind

Google perd quatre pionniers et industrialise DeepMind

L’essentiel

  • Demis Hassabis abandonne la direction opérationnelle de Google DeepMind pour en devenir président et prendre le poste de Chief Scientist d’Alphabet, en restant basé à Londres et en s’impliquant davantage dans Isomorphic Labs.
  • Koray Kavukcuoglu, jusqu’ici directeur technique de DeepMind, récupère les modèles Gemini, la recherche sur les modèles de pointe, l’application Gemini et les plateformes pour développeurs, avec un rattachement direct à Sundar Pichai.
  • Jeff Dean quitte Google après vingt-sept ans pour fonder Discovery Loop avec Sanjay Ghemawat, Oriol Vinyals et Quoc Le, une société vouée à automatiser la recherche scientifique.
  • Avec Noam Shazeer parti chez OpenAI en juin, l’équipe Gemini perd ses deux co-responsables en deux mois ; David Silver, pilier historique de DeepMind, était lui parti en janvier.

Le même jour, Google annonce deux mouvements qu’il aurait préféré étaler : Demis Hassabis lâche les commandes quotidiennes de DeepMind, et Jeff Dean s’en va après vingt-sept ans dans la maison. Deux lignes de gouvernance qui bougent, et le laboratoire le plus décoré de l’IA change de régime.

Quatre lignes de périmètre pour Koray Kavukcuoglu

Le périmètre confié à Koray Kavukcuoglu, promu senior vice president et rattaché directement à Sundar Pichai, tient en quatre lignes : développement des modèles Gemini, recherche sur les modèles de pointe, application Gemini, plateformes pour développeurs. Trois blocs sur quatre se mesurent en versions livrées et en adoption.

Le choix de l’homme dit la même chose. Kavukcuoglu arrive du poste de directeur technique de DeepMind, doublé de celui de chief AI architect côté Google : les deux fonctions de l’industrialisation. Son parcours de chercheur reste solide, Pichai lui attribue la construction de l’équipe deep learning et des percées comme WaveNet (synthèse vocale) ou DQN (l’agent qui apprend à jouer sans qu’on lui donne les règles), sans compter treize ans de travail commun avec Hassabis. Mais on ne nomme pas son directeur technique quand on veut ouvrir un cycle de recherche : on le nomme quand il faut tenir une cadence.

Discovery Loop veut confier la recherche aux machines

Jeff Dean ne prend pas sa retraite. Il rejoint Sanjay Ghemawat, Google Senior Fellow et son binôme historique sur l’infrastructure des débuts du moteur de recherche, pour lancer Discovery Loop, une public benefit corporation (un statut américain qui inscrit un objectif d’intérêt général dans les statuts de l’entreprise). Mission affichée : confier à des machines une part du travail de recherche en machine learning, en science et en ingénierie, pour accélérer les découvertes. Premier chantier, les expériences de machine learning menées à grande échelle, avant d’étendre la méthode à d’autres disciplines.

La liste des cofondateurs fait mal. Oriol Vinyals en fait partie : il a piloté AlphaStar, l’IA qui a battu des joueurs professionnels de StarCraft II, et co-dirigeait l’équipe Gemini. Quoc Le également, cofondateur de Google Brain et artisan des modèles sequence-to-sequence, ces architectures qui transforment une suite de mots en une autre et ont ouvert la voie à la traduction automatique moderne. Dean évoque des collaborations de quatorze à trente ans entre les quatre associés. Ces quatre-là n’ont pas à se découvrir : Google voit partir un collectif déjà rodé.

L’équipe Gemini se vide par le haut

Noam Shazeer, l’autre co-responsable de Gemini, est parti chez OpenAI en juin. David Silver, l’un des piliers historiques de DeepMind, avait quitté Google en janvier pour monter sa propre structure. Avec Vinyals, la ligne de commandement du modèle qui porte toute la stratégie IA d’Alphabet a été refaite deux fois en deux mois.

Le terrain choisi par Discovery Loop n’est pas neutre non plus : OpenAI comme Anthropic ont inscrit l’accélération automatisée de la recherche dans leurs plans. Sam Altman a même fixé début 2028 comme échéance pour un chercheur IA pleinement autonome, avec un palier « niveau stagiaire » dès cette année. Quatre anciens de Google attaquent donc ce créneau avec l’expérience de ceux qui ont bâti les infrastructures d’entraînement de la maison. Ce qui les fait bouger, c’est la vitesse à laquelle ils pensent pouvoir avancer ailleurs.

Un Chief Scientist sans troupes, et un pari sur la santé

Hassabis, lui, dit vouloir du temps pour « la vue d’ensemble ». Il devient président de Google DeepMind et Chief Scientist d’Alphabet. Dans son message aux salariés, il parle d’« un moment charnière de l’histoire humaine » et affirme que l’AGI (intelligence artificielle générale) est « à portée de main », lui qui décrivait l’humanité comme « au pied des contreforts de la singularité ». Il continuera de travailler avec Pichai sur les sujets « stratégiques et globaux » liés à l’AGI, restera à Londres et donnera plus de temps à Isomorphic Labs, la filiale d’Alphabet dédiée à la découverte de médicaments, fidèle à sa conviction que « la première application de l’IA devrait être d’améliorer la santé humaine ».

Un poste de Chief Scientist d’Alphabet donne de l’influence et un accès direct au sommet. Il ne donne ni budget d’entraînement, ni arbitrage sur les priorités trimestrielles. Le jour où un programme de recherche à cinq ans voudra les mêmes TPU (les puces d’entraînement conçues par Google) que la feuille de route Gemini, l’arbitre s’appellera Kavukcuoglu, et Kavukcuoglu rend des comptes à Pichai.

Développer sur Gemini quand Google passe en mode usine

Si vous bâtissez des applications sur Gemini, cette direction produit assumée n’est pas une mauvaise nouvelle à court terme : plus de régularité dans les versions, des API (interfaces de programmation) et des plateformes traitées comme un actif central plutôt que comme la vitrine d’un laboratoire. Les retraits de modèles suivront la même logique industrielle : anticipez des rythmes de sortie et de mise hors service plus proches de ceux d’un éditeur de logiciels que d’un centre de recherche.

Le risque se situe un cran plus loin. Les ruptures qui ont fait la réputation de DeepMind, d’AlphaGo à AlphaFold en passant par WaveNet, sont nées de programmes longs, coûteux et sans marché immédiat. Ce type de pari survit mal dans une organisation jugée sur ses livraisons. Google vient de séparer celui qui croit à l’AGI de celui qui décide des ressources. Les prochaines annonces de modèles diront si la maison sait encore financer ce qui ne se vend pas tout de suite.

Mon avis

Perdre Oriol Vinyals pèse plus lourd, à mes yeux, que le changement de titre de Demis Hassabis. Un co-responsable de Gemini qui rejoint une structure fondée pour automatiser la recherche, deux mois après le départ de l’autre co-responsable chez OpenAI, indique où les meilleurs situent la suite : pas dans les couloirs d’Alphabet. Dans les douze mois, Discovery Loop débauchera plusieurs chercheurs de la maison, et Google répondra par des packages de rétention plutôt que par du temps de recherche libre. C’est là qu’on saura si Kavukcuoglu dirige un laboratoire ou une chaîne de livraison.

Sources

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