
L’essentiel
- Monday.com supprime environ 600 postes, soit 20 % de ses effectifs, pour 45 à 55 millions de dollars de charges de restructuration nettes.
- Le co-fondateur Eran Zinman affirme que la coupe ne vise ni à réduire les coûts ni à remplacer des salariés par l’IA, alors que le dépôt auprès de la SEC (le gendarme boursier américain) invoque un modèle opérationnel plus léger et une stratégie de croissance pilotée par l’IA.
- Près de 140 000 postes ont disparu dans la tech américaine depuis janvier, mais Anthropic et OpenAI recrutent vite et absorbent une partie de ces profils.
Un mémo LinkedIn d’un côté, un dépôt réglementaire de l’autre. Chez Monday.com, les deux documents décrivent la même semaine et les mêmes 600 départs, sans raconter la même histoire. L’écart entre ces deux textes en dit plus long que n’importe quel débat sur l’automatisation.
Deux versions d’une même coupe
Le mémo adressé aux salariés par Eran Zinman est net : la décision « n’a pas été prise pour réduire les coûts ou remplacer des personnes par l’IA ». Elle adapterait l’organisation à la vision « AI-first » revendiquée depuis un an, et surtout au virage de mai dernier, quand l’éditeur israélien de logiciels de gestion de projet a rebâti sa plateforme autour d’agents IA.
Le dépôt auprès de la SEC, lui, parle la langue des investisseurs : plan de restructuration, transformation du produit, du marketing et de la stratégie de commercialisation, « modèle opérationnel plus léger et plus concentré » au service d’une croissance tirée par l’IA. Le premier document rassure des équipes, le second justifie une allocation de capital. Ils ne s’adressent pas au même public, et rien n’oblige les deux récits à se rejoindre.
Un chiffre résiste pourtant aux deux lectures : Monday.com maintient une prévision de croissance de 19 à 20 % de son chiffre d’affaires sur 2026, tout en encaissant 45 à 55 millions de dollars de charges. Une entreprise qui coupe un cinquième de ses effectifs en annonçant un cinquième de croissance ne coupe pas pour survivre. Elle arbitre.
La bourse ne signe pas le chèque de confiance
Cet arbitrage, les marchés savent le lire. D’après une analyse du Financial Times, les entreprises qui invoquent l’IA parmi les motifs de leurs licenciements ont sous-performé le Nasdaq de près de 10 % dans les trente séances suivant leur annonce. Pour un motif censé signaler la modernité et la discipline opérationnelle, la sanction est piquante.
La même analyse chiffre à près de 140 000 les postes supprimés dans la tech américaine depuis le début de l’année, dont presque 50 000 pour Amazon, Oracle, Meta et Microsoft réunis, au moment où ces mêmes groupes engloutissent des centaines de milliards de dollars dans des centres de données dédiés à l’IA. Le calendrier n’a rien d’une coïncidence comptable : une ligne budgétaire remplace l’autre.
La rhétorique, elle, varie selon la tolérance au risque juridique. Microsoft a supprimé environ 4 800 postes le 9 juillet, soit 2,1 % de ses effectifs mondiaux, principalement dans Xbox, trois ans après avoir racheté Activision Blizzard pour 68,7 milliards de dollars. Le groupe a pris soin de préciser que ces rôles n’étaient « pas remplacés par l’IA », tout en reconnaissant qu’elle « change la façon dont le travail se fait ». Oracle, dans un document financier annuel, écrit exactement l’inverse : l’adoption de l’IA « a entraîné, et pourra continuer d’entraîner, des réductions d’effectifs ». Même secteur, même trimestre, deux stratégies de communication opposées.
Chez Meta, 8 000 sorties et 7 000 redéploiements
Le cas Meta désamorce la lecture apocalyptique. Le groupe a déplacé environ 7 000 salariés vers des postes tournés vers l’IA pendant qu’il en licenciait 8 000. IBM annonce de son côté tripler ses recrutements juniors sur l’IA et le cloud hybride, en parallèle de ses propres coupes. GitLab a licencié près de 350 personnes, 14 % de ses effectifs, explicitement pour financer ses investissements dans l’infrastructure IA.
Cette dernière formulation est la plus honnête du lot, et la plus dérangeante. On ne supprime pas des postes parce qu’une machine fait le travail, on les supprime parce que le budget part ailleurs : vers du calcul, des modèles, des équipes de plateforme. Dans cette configuration, l’IA concurrence le salarié sur la ligne budgétaire bien avant de le concurrencer sur ses tâches.
La couche produit paie, la couche modèle recrute
Pendant que les éditeurs applicatifs allègent leurs effectifs, les laboratoires qui construisent les modèles embauchent à un rythme soutenu, Anthropic et OpenAI en tête, et récupèrent une partie des profils libérés. Vu de loin, l’emploi tech se contracte. Vu de près, il migre d’un étage à l’autre de la pile : moins de fonctions produit et de mise sur le marché, davantage d’infrastructure, d’évaluation, de données et d’intégration de modèles.
Pour lire ces annonces, un seul rapport compte : les postes créés au regard des postes supprimés, dans la même entreprise. Meta affiche 7 000 pour 8 000, IBM triple ses entrées juniors, Monday.com ne communique aucun chiffre de redéploiement. Les dépôts réglementaires méritent la même attention que les mémos internes : ce sont eux, et non les mémos, qui engagent juridiquement une direction.
Toute la séquence Monday.com tient dans ce double discours. Un dirigeant peut jurer à ses équipes que l’IA ne remplace personne et signer, le même jour, un document qui présente la coupe comme le carburant d’une stratégie IA. Les deux propositions sont compatibles. C’est précisément ce qui rend le motif si commode à invoquer.
Mon avis
Le mémo de Zinman est probablement sincère, et c’est ce qui devrait nous alerter : quand un motif devient aussi confortable qu’un élément de langage, il cesse d’être vérifiable. Je pense que la mention de l’IA dans les annonces de restructuration va se raréfier dès le prochain cycle de résultats, non par honnêteté retrouvée, mais parce que les directions financières auront constaté ce que le marché en fait, 10 % de sous-performance en un mois de bourse. Les coupes, elles, continueront à l’identique, sous un vocabulaire plus terne. Et nous perdrons le seul marqueur qui permettait encore de compter combien de postes l’IA déplace réellement.
