
Chez Infopro Digital, dix-neuf postes de secrétaires de rédaction doivent disparaître, repris par cinq chefs d’édition et des outils d’intelligence artificielle. L’éditeur de La Gazette des communes présente l’opération comme une modernisation. Elle touche pourtant une fonction précise, et souvent mal comprise. Les postes visés ne sont pas ceux qui écrivent les articles. Ce sont ceux qui les relisent.
Quatorze emplois, une fonction qui s’efface
Derrière l’annonce, une soustraction. Les secrétaires de rédaction visés (les « SR » dans le jargon) laisseraient place à cinq chefs d’édition épaulés par la machine. L’arithmétique est sèche : dix-neuf moins cinq, quatorze emplois évaporés.
L’intersyndicale a contesté un plan décidé sans concertation et rappelé le rôle du SR dans la chaîne éditoriale. Rien de théorique là-dedans : un plan social daté, des postes identifiés, une échéance.
Le dernier regard avant le lecteur
Le malentendu tient à un mot. Quand on parle d’« IA dans les rédactions », on imagine une machine qui pond des articles à la place des journalistes. Le secrétaire de rédaction, lui, ne rédige presque rien. Il vérifie. Il traque la coquille, l’incohérence de date, le chiffre qui a glissé d’un paragraphe à l’autre, le titre qui promet ce que le texte ne tient pas. Il est la dernière personne à lire un contenu avant le lecteur.
Retirer cette fonction, ce n’est pas automatiser l’écriture. C’est débrancher le contrôle qualité. Et le faire précisément au moment où le volume de texte produit ou assisté par des modèles de langage augmente dans toutes les rédactions.
L’IA générative réclame un filet, pas moins de contrôle
Le mot « modernisation » escamote un paradoxe. Un grand modèle de langage (LLM) génère un texte plausible, fluide, grammaticalement impeccable. Et parfois faux. L’hallucination, ce nom pudique donné aux affirmations inventées de toutes pièces par une IA, ne saute pas aux yeux d’un lecteur pressé. Elle se lit très bien. C’est même ce qui la rend dangereuse.
Qui repère qu’une date a été confondue, qu’une citation n’existe pas, qu’un montant a doublé entre le brouillon et la publication ? Un relecteur humain, entraîné à douter. Plus une rédaction s’appuie sur l’IA pour produire, plus elle a besoin d’yeux humains pour vérifier. Infopro prend le chemin inverse : il accroît la dépendance à la machine et supprime la couche qui la corrige.
Cinq chefs d’édition « assistés par l’IA » sont censés absorber le travail de dix-neuf personnes. Leur compétence n’est pas en cause. Le temps l’est. Vérifier vite et vérifier bien ne vont pas ensemble.
Près de 30 % de marge, aucune charte
L’objection économique mérite d’être posée : une entreprise a le droit de se transformer, les tirages papier baissent, les outils progressent. L’argument de la nécessité se fissure pourtant devant les comptes. Le groupe afficherait une marge proche de 30 %. On n’est pas devant une rédaction qui coule et se sauve par l’automatisation, mais devant un arbitrage entre un profit déjà solide et un profit un peu plus gros.
Un détail pèse lourd : aucune charte n’encadrerait l’usage de ces outils dans les rédactions concernées. On introduit l’IA au cœur de la production éditoriale sans écrire noir sur blanc qui vérifie quoi, ni où s’arrête la machine. La suppression du garde-fou humain se double d’une absence de garde-fou écrit.
L’erreur qui remonte jusqu’au décideur
Infopro n’édite pas des sites de divertissement. Ses titres s’adressent à des cadres territoriaux, des juristes, des acheteurs publics qui décident sur la foi d’une information exacte. Dans cette presse spécialisée, une erreur ne fait pas sourire : elle envoie une donnée fausse dans un processus de décision.
La valeur d’un média professionnel tient à une promesse simple : ce qui est écrit a été vérifié. Retirer les vérificateurs pour laisser des modèles produire plus vite, c’est mettre en jeu le capital même qui distingue ce média d’un flux automatisé gratuit. Le lecteur exigeant finit toujours par sentir la différence.
Tout le pari d’Infopro tient là : croire qu’on peut faire confiance à ces machines sans les surveiller. À l’échelle d’une rédaction, l’IA ne supprime pas le besoin de relecture : elle le décuple. Les groupes qui l’auront compris garderont leurs SR et les formeront à traquer les erreurs de la machine. Les autres découvriront le coût d’une coquille le jour où plus personne n’est payé pour la voir.
