
L’essentiel
- Anthropic a signé jusqu’à 517 milliards de dollars de contrats de calcul en onze mois, d’après The Information.
- Depuis octobre 2025, au moins 14,8 gigawatts réservés, en plus du gigawatt ou des deux déjà exploités, plus des centres de données en propre à l’étude.
- Le chiffre d’affaires annualisé dépasse 65 milliards de dollars selon Bloomberg, celui d’OpenAI dépassait 40 milliards en juillet : aucun des deux ne finance ces engagements sur ses ventes.
- Début 2026, Dario Amodei jugeait que ses concurrents ne mesuraient pas leurs risques. Sam Altman met aujourd’hui en garde contre l’emballement des fournisseurs de cloud spécialisés.
Début 2026, Dario Amodei reprochait à ses concurrents de ne pas mesurer les risques qu’ils prenaient. Onze mois plus tard, son entreprise a signé jusqu’à 517 milliards de dollars de contrats de calcul, d’après The Information. Le procès en incohérence s’instruit tout seul. Les dates de signature, elles, racontent autre chose : la capacité de 2032 se réserve en 2026.
L’incohérence est réelle, elle n’explique pas le calendrier
Dario Amodei n’a probablement pas changé d’avis sur les risques. Il a constaté que la prudence ne se pratique pas dans le vide. Réserver de la capacité de calcul en 2026 ne consiste plus à acheter une ressource quand le besoin apparaît : c’est prendre un rang dans un calendrier de livraison étalé sur des années. The Information relève que beaucoup des engagements d’Anthropic courent bien au-delà de 2030. Les contrats d’aujourd’hui portent sur la puissance de 2032, pas sur celle de l’année prochaine.
Un laboratoire qui décide de ralentir en 2026 ne renonce pas à gagner une course. Il renonce à disposer de machines en 2030, parce que les créneaux auront été distribués sans lui. Signer, aujourd’hui, tient davantage de la défense que de la conquête.
Onze mois pour verrouiller 14,8 gigawatts
Depuis octobre 2025, Anthropic a réservé au moins 14,8 gigawatts, en plus du gigawatt ou des deux dont l’entreprise disposait déjà. Le gigawatt sert d’unité de mesure à ces parcs de calcul : c’est la puissance électrique qu’ils consomment. S’y ajoutent des projets de centres de données construits en propre, donc une volonté de ne plus dépendre des seuls loueurs.
Cette capacité vient de fournisseurs multiples : Amazon et Google en portent l’essentiel, complétés par des accords avec Microsoft, SpaceX, Fluidstack et Nscale. OpenAI a construit la sienne sur des accords de silicium, 10 gigawatts avec NVIDIA, six avec AMD, dix autres avec Broadcom, ce qui l’expose au calendrier des fondeurs quand Anthropic dépend de celui des loueurs.
Le rythme en dit plus que les déclarations : environ dix fois la puissance dont disposait le laboratoire, absorbée en moins d’un an, par celui-là même qui alertait sur la vitesse du secteur. Personne ne signe des engagements électriques de cette taille par confort.
Les 30 gigawatts d’OpenAI ne se lisent pas sur la même ligne
Les deux totaux ont été mis face à face dès la publication du chiffre : 30 gigawatts visés par OpenAI à l’horizon 2030, un cumul plus modeste côté Anthropic. The Information souligne que la comparaison ne tient pas. Les échéances ne coïncident pas, et une capacité datée de 2030 ne se compare pas à une capacité qui se déploie encore cinq ans plus tard.
Les revenus rapportés à ces promesses, en revanche, se comparent très bien. Le chiffre d’affaires annualisé d’Anthropic dépasse 65 milliards de dollars selon Bloomberg, celui d’OpenAI dépassait 40 milliards en juillet. Annualisé signifie extrapolé sur douze mois à partir de la dernière période facturée, pas encaissé sur un exercice. Aucun des deux laboratoires ne couvre ses contrats avec ses ventes. Leur différence se joue moins dans les gigawatts que dans leur capacité à financer l’écart.
517 milliards de plafond, étalés sur une décennie
Le montant se manipule avec précaution. « Jusqu’à » 517 milliards désigne une limite haute répartie sur dix ans, pas une somme sortie de la trésorerie. Ces contrats de capacité comportent des tranches conditionnelles, des paliers de livraison, des clauses suspendues à la construction effective des sites. Le nombre a l’allure d’une facture, il fonctionne comme une option d’achat sur de l’électricité et des puces.
Il n’est pas creux pour autant. Une option de cette taille immobilise la contrepartie, structure le marché et fixe les prix pour ceux qui signeront après. Elle enferme surtout l’entreprise dans sa trajectoire de croissance : sortir du contrat coûte cher, sous-utiliser le parc aussi.
Ces dix ans d’engagement finiront dans le prix des tokens
Ces coûts fixes se retrouveront dans les grilles tarifaires. Des dépenses garanties sur dix ans poussent un fournisseur à défendre son taux d’utilisation : tarifs dégressifs contre engagement de volume, offres entreprises qui réservent la capacité à l’avance, arbitrages de priorité entre clients les jours où la demande dépasse le parc disponible. Le prix du token, l’unité de facturation des modèles qui correspond à peu près à un fragment de mot, continuera de baisser, avec un verrouillage en contrepartie.
Deux réflexes en découlent. Vérifiez ce que votre architecture supporte si la latence de votre modèle principal se dégrade un jour de pic. Gardez une couche d’abstraction qui permette de changer de fournisseur sans réécrire votre chaîne de traitement. Aucune pénurie n’est annoncée : c’est de l’hygiène d’architecture, à un moment où vos dépendances signent des baux électriques de dix ans.
Le renversement des rôles est complet. Sam Altman met désormais en garde contre les excès des fournisseurs de cloud spécialisés, au moment précis où Anthropic multiplie les signatures. Les deux discours ont ceci de commun qu’ils épousent les besoins de celui qui les tient. Quant à la capacité de calcul, elle se réserve avant de se justifier.
Mon avis
Le positionnement prudent d’Anthropic était un argument commercial, et ces 517 milliards le démontrent mieux que n’importe quelle critique extérieure. Je ne le lui reproche pas : dans un marché où la capacité s’achète dix ans à l’avance, un laboratoire qui appliquerait ses propres avertissements à la lettre sortirait du jeu sans que personne ne le remarque. Ce qui m’inquiète se situe ailleurs. À ce niveau d’engagement, les modèles des prochaines années seront pensés pour rentabiliser des machines déjà payées, et plus aucun de ces laboratoires n’aura la marge financière de changer d’avis en cours de route.
