
L’essentiel
- Anthropic viserait 190 à 200 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2028, selon des personnes proches du dossier, avant une entrée en Bourse attendue à l’automne 2026.
- L’entreprise a enregistré 9 milliards de dollars de revenus en 2025, 16,23 milliards au premier semestre 2026 et un rythme annualisé de 47 milliards en mai.
- Son modèle le plus cher, Fable 5, ne pèse que 6 % des tokens achetés chez Anthropic durant son premier mois, d’après l’index de Ramp.
- Passer de 47 à près de 195 milliards suppose de commander et de financer la capacité de calcul environ deux ans avant les revenus correspondants.
Avant de facturer une requête de plus, Anthropic doit commander des mégawatts. C’est d’abord à cela que sert le chiffre laissé filtrer à deux mois de son entrée en Bourse : 190 à 200 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2028. Rien n’obligeait l’entreprise à le donner, et une cible fixée à deux exercices l’expose plus qu’elle ne l’avantage. Ce nombre parle moins aux salles de marché qu’aux banques, aux fournisseurs et aux électriciens, à qui il indique quelle quantité de calcul devra sortir de terre d’ici là.
Une cible à deux ans avant l’entrée en Bourse
L’introduction en Bourse est attendue dès octobre 2026, sur une valorisation que la presse financière situe à 2 000 milliards de dollars ou plus, ce qui en ferait la plus grosse opération de l’histoire. L’entreprise, fondée en 2021 par Dario Amodei avec d’anciens cadres d’OpenAI et créatrice de Claude, a construit sa trajectoire à une vitesse peu commune : 9 milliards de dollars de revenus en 2025, 16,23 milliards sur le seul premier semestre 2026, un rythme annualisé de 47 milliards atteint en mai. Le deuxième trimestre a plus que doublé le premier, de 4,73 à plus de 11,5 milliards.
Dans ce type d’opération, on communique une trajectoire, très rarement une cible à deux exercices. Deux personnes proches du dossier avancent pourtant 190 à 200 milliards pour 2028, un engagement public dont l’entreprise devra répondre devant ses futurs actionnaires. Ceux qui financeront les machines, eux, réclament ce niveau de précision avant de signer.
Quatre fois plus de revenus en trente mois
Ramenons la cible à un rythme de croissance. Entre les 47 milliards annualisés affichés en mai 2026 et le milieu de la fourchette 2028, autour de 195 milliards, il faut multiplier les revenus par un peu plus de quatre en deux ans et demi. Soit près de 80 % de croissance par an, année après année.
Vu de loin, cela ressemble à un ralentissement assumé : Anthropic affirme avoir multiplié ses revenus par plus de dix chaque année sur les trois exercices précédents, et son deuxième trimestre 2026 a encore été multiplié par 14 sur un an. En valeur absolue, la marche est bien plus haute. Il ne s’agit plus d’ajouter 8 puis 30 milliards, mais d’en trouver près de 150 de plus en trente mois, sur un marché où chaque nouveau dollar doit être arraché à un budget déjà attribué.
Le calcul se commande deux ans avant d’être facturé
Ces 150 milliards supplémentaires ne sont pas une ligne de tableur. Ce sont des serveurs, des mégawatts et des contrats signés bien avant que le service correspondant ne soit vendu. L’ordre de grandeur se lit dans le dossier voisin d’OpenAI : Nvidia devait y garantir 250 milliards de dollars, avant de ramener son engagement à un peu moins de 120 milliards sous la pression de ses investisseurs, pour une première tranche d’environ cinq gigawatts. Soit près de 24 milliards de garantie par gigawatt, sans compter le financement des puces, négocié à part pour un montant évoqué jusqu’à 350 milliards.
Un site de cette taille se décide deux à trois ans avant de produire le moindre token facturable, l’unité de texte sur laquelle se facture l’usage des modèles. La prévision de revenus 2028 est donc, mécaniquement, un calendrier d’achats pour 2026 et 2027. Et le geste de Nvidia, qui divise son exposition par deux dès que ses actionnaires s’inquiètent, indique que le crédit se resserre au moment précis où il faudrait le mobiliser.
Le haut de gamme se vend moins bien que la courbe ne l’exige
C’est là que la mécanique grince. Le modèle le plus capable d’Anthropic, Fable 5, n’a capté qu’environ 6 % des tokens achetés à l’entreprise pendant son premier mois, et 11,4 % des dépenses, selon l’index publié par Ramp à partir des paiements de ses clients professionnels. Chez OpenAI, le modèle de tête GPT-5.6 Sol pèse 25 % des tokens et 23 % des dépenses. Au total, et toujours selon le même index, Fable 5 a rapporté environ 75 % des dépenses captées par son rival direct, alors qu’il coûte à peu près deux fois plus cher : 10 dollars par million de tokens en entrée, 50 dollars en sortie.
Ara Kharazian, économiste chez Ramp, y voit le plafond de ce que les entreprises acceptent de payer. L’explication est sans doute incomplète. L’écart de performance reste difficile à convertir en valeur mesurable dans le travail quotidien, et tant que ce gain demeure abstrait, personne ne signe pour le double du prix. L’échantillon penche par ailleurs vers les entreprises technologiques, celles qui adoptent le plus vite et achètent le plus volontiers le haut de gamme : l’adoption réelle du modèle est donc probablement plus faible encore.
Le paradoxe tient à ce que la clientèle, elle, s’élargit : 43,5 % des entreprises suivies par Ramp ont payé un abonnement ou des tokens Anthropic en juillet, contre 39,7 % pour OpenAI. Les clients arrivent. Ce sont les utilisateurs avancés, ceux dont la dépense croissante porte la trajectoire, qui se tournent vers des modèles ouverts (dont les poids sont librement téléchargeables), désormais à quelques mois de retard seulement sur les modèles de pointe.
À 7 400 dollars par employé, il faut 27 millions de postes
Un dernier repère rend la cible tangible. En juillet, le 1 % des entreprises du panel Ramp qui dépensent le plus consacrait en médiane 7 400 dollars par employé et par an à l’IA, tous fournisseurs confondus ; chez les 10 % du haut, la médiane tombe à 650 dollars. À 7 400 dollars, atteindre 200 milliards de revenus supposerait l’équivalent de 27 millions de postes équipés au niveau des plus gros acheteurs du marché, chez un seul fournisseur. À 650 dollars, il en faudrait plus de dix fois plus.
Le calcul ne prouve pas que la cible soit hors d’atteinte. Il montre où elle doit être gagnée. Elle ne le sera pas en vendant des tokens à des équipes de développement : il y faut des usages facturés comme du travail produit, dont la valeur se compte en tâches livrées plutôt qu’en requêtes traitées.
Le prospectus d’introduction attendu à l’automne, le document remis au régulateur avant la cotation, devrait trancher une question simple : ces 150 milliards de revenus supplémentaires reposent-ils sur des engagements pluriannuels déjà signés, ou sur le prolongement d’une courbe ? Les deux se ressemblent beaucoup sur un graphique. Ils ne s’amortissent pas du tout de la même façon quand les gigawatts, eux, sont déjà commandés.
Mon avis
Les prêteurs ne financeront pas plusieurs gigawatts sur une courbe d’adoption : il leur faut un chiffre écrit noir sur blanc et repris partout, et c’est à eux que celui-ci est destiné. Je table sur la moitié de la cible en 2028, ce qui resterait une performance historique, et sur une moitié largement suffisante pour rendre les engagements de calcul très inconfortables. Le moment décisif arrivera au premier trimestre où la dépense d’infrastructure progressera plus vite que les revenus, parce que ce jour-là, plus personne ne pourra présenter le décalage comme un simple effet de calendrier.
