
L’essentiel
- Anthropic sécurise 10 milliards de dollars de calcul sur six ans auprès de Volta Infra Holdings, une société de cloud fondée début 2026.
- Un véhicule dédié monté par Morgan Stanley a acheté environ un million de TPU Google pour 35 milliards de dollars et les loue au laboratoire.
- Google porterait jusqu’à 44 milliards de dollars d’engagements si les loyers s’arrêtaient, dont 815 millions seulement figurent à son bilan.
- Les projets adossés à Google empruntent à 7,1 % contre 9,3 % pour les hébergeurs qui misent sur des puces Nvidia.
Volta Infra Holdings n’existait pas en janvier. Début août, la société annonce six ans et 10 milliards de dollars de capacité de calcul vendus à Anthropic, selon Bloomberg. Aucune usine, aucune puce gravée entre les deux dates : un montage financier.
Trois cents millions de fonds propres, dix milliards de contrats
La capacité vient de Tydal, en Norvège, où le mineur de bitcoin Bitdeer Technologies exploite un centre de données alimenté à l’hydroélectricité et équipé des dernières puces Vera Rubin de Nvidia. Volta chiffre le lot à 133 mégawatts, livré en deux phases jusqu’à mars 2027, et dit avoir réservé un gigawatt d’électricité supplémentaire à court terme. L’action Bitdeer a bondi de 14 % après l’annonce.
Fondée début 2026 par deux anciens dirigeants de Brookfield, Volta a levé 300 millions de dollars auprès d’Andreessen Horowitz et d’Altimeter Capital, avec Nvidia et Michael Dell au tour de table, pour une valorisation de 2,4 milliards. La société a aussi ouvert un fonds de 5 milliards destiné à avancer à ses clients le prix des puces. Nvidia se retrouve donc à la fois actionnaire de la startup et fournisseur du matériel qu’elle installe.
L’écart entre les fonds propres et le carnet de commandes se comble par la dette, et c’est la signature d’Anthropic qui la garantit.
Anthropic ne peut pas acheter ses puces, il les loue
Aucune agence n’a jamais noté le laboratoire. Sans note, pas de prêt bancaire à dix chiffres, quelle que soit la croissance affichée : acheter le matériel reste hors de portée, il faut le louer.
Le Financial Times, qui a détaillé le dispositif, y voit l’un des plus gros programmes de financement d’infrastructure de l’histoire. Google s’y est associé à Broadcom, aux gestionnaires d’actifs Apollo et Blackstone, à Morgan Stanley et à plusieurs sociétés de minage de cryptomonnaies. Le point commun de ces acteurs : personne ne veut des puces dans ses comptes. Google dépense déjà des sommes record et ne tient pas à alourdir son bilan. Broadcom, qui revend les TPU (les processeurs maison de Google, codéveloppés par les deux groupes depuis 2016), refuse pour sa part d’immobiliser son capital dans du matériel de transit.
Un tiers achète le million de puces, Anthropic paie le loyer
Morgan Stanley a assemblé la mécanique. Un SPV (special purpose vehicle, société créée pour un seul objet) achète les puces et les loue à Anthropic ; l’argent vient d’investisseurs extérieurs, Apollo et Blackstone en tête. Le premier étage, baptisé Compute SPV, est entré en service en juin : environ un gigawatt de TPU pour 35 milliards de dollars, soit près d’un million de puces. Broadcom garantit une trentaine de milliards de cette somme si Anthropic cesse de payer ses loyers.
Wall Street a déjà rodé la méthode : en octobre 2025, Meta a sorti son campus Hyperion de Louisiane de ses comptes en le confiant à une coentreprise de 27 milliards de dollars détenue à 80 % par Blue Owl, dont Morgan Stanley a placé la dette. La différence tient au locataire : là, c’était le géant lui-même ; ici, c’est un laboratoire tiers dont personne ne mesure la solvabilité.
La même mécanique a servi pour un volume bien supérieur. L’accord le plus lourd, signé en avril, porte sur 3,5 gigawatts de TPU supplémentaires vendus par Google à Broadcom pour le compte d’Anthropic. Les documents financiers de Broadcom recensent 128 milliards de dollars d’engagements d’achat jusqu’en 2028, presque intégralement adossés à ces puces. Dans les comptes de Google, la trace de ce risque pèse 815 millions de dollars, pour une exposition qui peut atteindre 44 milliards si tous les baux sont rompus.
Les mineurs de bitcoin fournissent le courant
Financer les puces ne règle que la moitié du problème : il faut aussi des centres de données et de l’électricité raccordée. Google va la chercher là où elle est déjà disponible, chez les mineurs de cryptomonnaies. TeraWulf a reçu la première garantie du groupe, sur un site de 360 mégawatts dans l’État de New York. Morgan Stanley a transformé cette garantie en emprunt obligataire de construction de 3,2 milliards de dollars, et Google a pris une participation dans TeraWulf au passage.
Le montage s’étend à Cipher Mining et Hut 8. Dix projets soutenus, 2,4 gigawatts cumulés. Un site norvégien d’un côté, dix sites américains de l’autre : l’infrastructure des modèles se construit sur les capacités énergétiques laissées par le cycle crypto précédent.
Deux points de taux séparent Google de l’écosystème Nvidia
L’effet le plus concret du dispositif se lit en points de taux. Les projets de centres de données adossés à Google empruntent à un taux médian de 7,1 %, contre 9,3 % pour les hébergeurs indépendants qui s’appuient sur des puces Nvidia. Les analystes de Jefferies parlent d’un « désavantage structurel de coût du capital » pour l’écosystème du fabricant. Sur un actif amorti sur quinze ou vingt ans, ces deux points d’écart décident de qui pourra louer du calcul à un prix soutenable, et donc de qui restera dans la course aux grands modèles.
Au total, 200 milliards de dollars de contrats reposent sur la capacité d’un seul laboratoire à honorer ses loyers, et Google se tient des deux côtés de la table : vendeur des puces, garant des baux, actionnaire des hébergeurs. Si vous construisez sur Claude, le prix et la disponibilité du modèle en 2027 se décideront dans un tableau d’amortissement autant que dans une feuille de route technique. Première échéance concrète : la seconde phase norvégienne doit être livrée en mars 2027.
Mon avis
Ce montage fait d’Anthropic le locataire perpétuel de sa propre avance technique : chaque progrès de modèle servira d’abord à payer les loyers du matériel qui l’a produit. Je tiens mars 2027 pour l’échéance la plus scrutée du secteur, parce que c’est là qu’on verra si la demande a suivi les gigawatts commandés. Si elle décroche, la facture n’atterrira pas chez Google, qui a soigneusement laissé 43 des 44 milliards hors de ses comptes, mais chez les fonds de dette privée qui ont acheté ces loyers comme on achète un immeuble de bureaux. Un immeuble vide se reloue toujours mieux qu’un gigawatt de puces dépassées.
