
Posez à Google une question sur une actrice, un chanteur, un fait divers un peu ancien. La réponse rédigée en haut de page, avant les liens bleus, ira souvent puiser dans Gala plutôt que dans Le Figaro. Une mesure à grande échelle sur Google France vient de le chiffrer.
Une hiérarchie qui ignore l’audience
The Black Room, un collectif de quatre consultants en SEO (référencement naturel), a passé 25 000 requêtes sur Google France le 9 août 2026, en mobile et sans personnalisation. Le corpus a été tiré de 197 920 requêtes candidates, construites à partir de signaux de demande et non des positions déjà tenues par les médias. Un second échantillon de 3 000 requêtes retrouve les mêmes valeurs, à moins d’un point d’écart.
Le classement qui en sort ne ressemble à aucune hiérarchie d’audience connue. Gala capte à lui seul 18 % des citations attribuées à un titre de presse française, davantage que Le Figaro, Le Parisien, Libération et Le Point réunis. Tous domaines confondus, Wikipédia est même cité plus souvent que l’ensemble de la presse française. Celle-ci n’est pourtant pas absente. Les Aperçus IA, ces réponses que Google rédige lui-même en tête de page, puisent dans 446 domaines de presse, et 206 des 233 titres certifiés par l’ACPM (Alliance pour les chiffres de la presse et des médias, le tiers certificateur de la diffusion en France) y apparaissent au moins une fois.
Deux logiques se font face. Le journalisme de fond produit de l’information rare, chère, enveloppée dans une analyse longue qu’on ne peut pas découper sans l’abîmer. La presse people fabrique des pages qui répondent en une phrase à une question factuelle : quel âge, quel conjoint, quel film, quelle fortune. La première cherche des lecteurs. La seconde livre au moteur exactement ce qu’il sait extraire : un passage court, autoportant, aligné sur l’intention de la question.
Google génère plus sur les personnes que sur l’actualité
Sur l’ensemble du corpus, 55 % des requêtes déclenchent un Aperçu IA. Quand il apparaît, il cite au moins un titre du référentiel ACPM dans 40 % des cas : au bout du compte, 22 % des requêtes testées aboutissent à une réponse générée qui cite la presse. Derrière cette moyenne, deux comportements sans rapport l’un avec l’autre.
Sur une actualité déjà refroidie, le déclenchement tombe à 21 % : Google garde la main sur le carrousel Top Stories, son bandeau d’actualités, et sur ses fiches d’information. Sur une requête portant sur une entité (une personne, une organisation, une œuvre), il grimpe à 60 %. Le taux de citation de la presse, lui, ne bouge pas d’un régime à l’autre. Le moteur change de format d’affichage, pas de goût pour ses sources.
Le type d’entité, en revanche, redistribue tout. Les partis politiques déclenchent le plus d’Aperçus IA, 65 %, mais la réponse va chercher des sources institutionnelles : un titre de presse n’est cité que dans 23 % des cas. Sur une personne, le déclenchement atteint 61 % et la citation de presse 41 %. Là où un document officiel existe, la presse sort du cadre ; là où il n’y en a pas, elle redevient la matière première.
Le volume de recherche inverse la règle
Au-dessus de 50 000 recherches mensuelles, l’Aperçu IA ne s’affiche que sur 8,4 % des requêtes : Google y préfère ses fiches du Knowledge Graph, sa base de connaissances maison, ses résultats d’actualité, ses scores sportifs. Sous 5 000 recherches par mois, le taux monte à 58 %, près de sept fois plus.
Vingt ans de référencement ont appris aux rédactions à concentrer l’effort là où le volume se trouve. La visibilité dans les réponses générées obéit à la règle inverse : elle se gagne sur les questions rares, celles qu’aucun tableau de bord ne surveille, parce que le moteur n’a rien d’autre à afficher pour y répondre. Les mots clés les plus disputés sont aussi ceux que Google traite lui-même, avec ses propres données.
Être classé et être cité ne demandent pas le même travail
Pour un éditeur, cela change le métier. Le classement récompense l’autorité accumulée : liens entrants, ancienneté, notoriété de la marque. L’extraction récompense la forme : une entité nommée sans ambiguïté, une donnée datée, une phrase qui reste vraie une fois sortie de son paragraphe, un intertitre qui répond à la question au lieu de la mettre en scène.
Le travail qui en découle est ingrat :
- couvrir les questions factuelles de faible volume dans son domaine d’expertise, au lieu de se battre sur les grandes requêtes génériques, déjà colonisées par le Knowledge Graph ;
- rendre chaque fait autoportant : la date, le lieu, la fonction, le chiffre et son unité dans la même phrase, pour qu’un extrait ne perde pas son sens en changeant de contexte ;
- suivre les entités autant que les mots clés, puisque tout part de la nature de ce qu’on interroge.
Le retour sur cet effort, personne ne le connaît. Une citation dans un Aperçu IA ne vaut pas un clic, et l’étude ne mesure pas le trafic qu’elle rapporte : Gala domine un classement dont on ignore ce qu’il vaut en visites. D’autres mesures documentent en revanche le coût. Ahrefs a suivi 963 des mille domaines les plus cliqués de France dans les neuf jours qui ont suivi le déploiement du 22 juillet : le taux de clics recule de 5,7 % en médiane, et jusqu’à 23,1 % pour les sites les plus exposés.
Les limites d’un instantané du 9 août
La portée du résultat demande de la prudence. Le corpus ne représente pas l’ensemble des recherches faites en France : il a été bâti sur des signaux de demande, la mesure tient sur une seule journée, et le référentiel ACPM fonctionne par adhésion volontaire, donc laisse de côté une partie de la presse. Le collectif qui signe l’étude vend par ailleurs des audits de visibilité dans les réponses générées par l’IA, ce qui invite à lire ses conclusions avec la distance qu’on accorde à tout baromètre d’agence.
Le signal reste net, et répliqué sur un second échantillon. Google a déployé en France un dispositif qui sélectionne ses sources sur des critères de réutilisabilité, pas sur des critères de crédit journalistique. Les prochaines mesures diront si ce classement tient dans le temps ou s’il n’était que l’empreinte d’un déploiement encore jeune. En attendant, les rédactions qui veulent exister dans ces réponses vont devoir accepter une idée désagréable : leur meilleure enquête de l’année a peut-être moins de chances d’être citée que la fiche biographique qu’elles publient sans y penser.
