
La DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) s’apprête à débrancher Gotham. Dans les prochains mois, les postes du renseignement intérieur français passeront sur Argonos, la plateforme de ChapsVision, éditeur français retenu sur les deux lots du marché OTDH (outil de traitement des données hétérogènes) destiné à plusieurs ministères. Près de dix ans après avoir signé avec Palantir faute d’équivalent national, l’administration reprend la main sur sa couche de données.
La rupture est spectaculaire sur le plan politique. Son objet l’est nettement moins : la plomberie qui alimente les outils d’analyse, très en amont de l’intelligence artificielle mise en avant dans les communiqués.
Deux lots, et le premier ne fait qu’ingérer
Le marché a été découpé en deux lots, et leur ordre éclaire déjà la suite. Le premier ne fait ni analyse ni prédiction : il ingère. Enregistrements d’appels, images satellitaires, flux de vidéosurveillance en direct, coordonnées GPS, documents, courriels et extractions de téléphones arrivent dans le même entrepôt, où ils sont nettoyés, dédoublonnés et enrichis. « Le cœur du lot 1 consiste à transformer un amas de données brutes et hétérogènes en informations réellement exploitables », résume Eric Bourry, VP Innovation de ChapsVision.
Le second lot, attribué cette année, n’intervient qu’ensuite, pour l’analyse. Palantir avait vendu la même hiérarchie à la DGSI fin 2016 : Gotham s’était imposé parce qu’il savait rapprocher des systèmes qui ne se parlaient pas, pas parce qu’il devinait quoi que ce soit. Les attentats de 2015 avaient exposé le problème dans sa forme la plus crue : l’information existait, dispersée dans plusieurs bases, et personne ne pouvait la recouper assez vite. Palantir hier, ChapsVision demain, les deux maisons partent du même postulat : la valeur naît en amont du modèle.
Le graphe d’entités décide de la qualité des réponses
Au centre d’Argonos, un graphe de connaissances. Les données ingérées y deviennent des entités (personnes, lieux, comptes, événements) reliées par des liens explicites, sur lesquelles s’appuient ensuite les briques d’analyse. « Le graphe de connaissances permet de connecter des événements qui, de prime abord, ne semblent pas liés », illustre Eric Bourry. « Une personne peut ne jamais avoir échangé directement avec une autre, mais être reliée à elle par plusieurs intermédiaires, des lieux communs, des flux financiers ou des événements successifs. »
Gotham tenait ce discours mot pour mot. Le remplacement français ne renverse aucune doctrine technique : il confie à un éditeur national une structure conçue selon les mêmes principes. La portée dépasse largement le renseignement pour quiconque construit des systèmes d’IA sur ses propres données. La qualité des réponses dépend d’abord du schéma d’entités et de la fiabilité des liens, bien plus que du moteur qui les interroge. Un graphe mal peuplé produit des rapprochements faux avec la même assurance qu’un graphe juste. La même intuition circule hors du renseignement : Microsoft a publié en open source GraphRAG, qui construit un graphe d’entités à partir des documents avant de laisser le modèle répondre.
Sinequa et Systran, une souveraineté par rachats
ChapsVision n’a pas construit cette chaîne technique en interne : elle l’a achetée. Sinequa apporte la recherche cognitive et sémantique ainsi que le RAG (retrieval-augmented generation), cette technique où le système cherche d’abord les documents pertinents, puis rédige sa réponse à partir d’eux. Systran fournit la traduction automatique, la transcription et le traitement multilingue, fonctions décisives quand la matière première est un enregistrement d’appel en langue étrangère ou un document saisi à l’autre bout du monde.
Palantir a suivi la trajectoire opposée : intégration verticale, briques maison, produit d’un seul tenant dont rien ne se détache. Le modèle français assemble, le modèle américain soude. L’un gagne en indépendance juridique et en rapidité de rattrapage, l’autre en cohérence d’ensemble. Une plateforme composée de sociétés rachetées se juge à ses coutures autant qu’à ses démonstrations : formats pivots, gestion des droits d’accès, cohérence des identifiants d’entités entre briques. Ces points-là ne se voient jamais dans une présentation commerciale et décident pourtant de la fiabilité en exploitation.
L’hébergement français ne règle pas la question des modèles
L’argument « nativement souveraine » porte sur un point réel : des données de renseignement hébergées et traitées hors de France tombent sous une juridiction étrangère, avec les demandes d’accès que cela autorise. Reprendre cette couche supprime une exposition juridique qui n’apportait aucune contrepartie technique. Le bénéfice est net, et il porte exactement sur ce que couvre Argonos : l’ingestion et le graphe.
Il ne couvre pas tout pour autant. Trois questions restent ouvertes, et elles se poseront à chaque administration servie par le marché OTDH :
- les connecteurs d’ingestion : qui les écrit, qui les maintient quand un format de vidéosurveillance ou de messagerie change ;
- le schéma du graphe : quelles entités, quels types de liens, quelle procédure quand un rapprochement s’avère faux ;
- les modèles employés en aval de la recherche : origine, hébergement, conditions de mise à jour.
Une plateforme souveraine qui appellerait des modèles hébergés ailleurs déplacerait la dépendance d’un cran, sans la supprimer. Le déploiement progressif annoncé, administration par administration, laissera le temps de vérifier ce point.
L’appel d’offres était le plus facile
La bascule DGSI signe surtout la fin d’une excuse : en 2016, la France achetait américain faute d’offre nationale mature. Cette justification est tombée. Ce qui vient maintenant est plus difficile qu’un marché public, parce que la valeur d’Argonos se construira sur la durée, dans la qualité des données versées et dans la discipline d’un schéma d’entités partagé entre des ministères peu habitués à mettre leurs données en commun.
Le contrat est signé. La doctrine d’emploi, elle, s’écrira service par service, dans des arbitrages dont aucun communiqué de victoire ne rendra compte.
Sources
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