
L’inventeur du Web a passé les dix dernières années sur un protocole que presque personne n’a installé. Sir Tim Berners-Lee le ressort aujourd’hui pour l’IA, avec un argument court : un assistant sert d’abord celui qui détient les données qu’il interroge. Ni un meilleur alignement du modèle, ni des garde-fous plus durs, ni des consignes système mieux écrites ne défont cette dépendance.
Un agent ne lit que ce qu’on lui laisse lire
Un assistant qui réserve un vol, compare deux offres bancaires ou remplit un dossier ne raisonne pas dans le vide. Il consulte un stock d’informations, souvent par RAG (retrieval-augmented generation), la technique qui va chercher des documents dans une base avant de répondre. Ce stock, aujourd’hui, appartient à la plateforme qui héberge l’application.
Son diagnostic sur le Web actuel est connu : tout le monde passe par Facebook ou Instagram en y laissant ses données, et la souveraineté personnelle s’est perdue en route. La même mécanique se rejoue avec l’IA. Le fournisseur décide quelles données l’agent voit, à quel moment, et au service de quel objectif commercial.
Vous pouvez auditer un modèle, mesurer ses biais, publier sa model card, la fiche qui documente ses conditions d’entraînement et ses limites. Le périmètre de lecture, lui, ne se négocie pas.
L’industrie a standardisé la tuyauterie, pas la propriété. Le Model Context Protocol, ouvert par Anthropic fin 2024 puis adopté par OpenAI comme par Google, donne à n’importe quel agent une façon unique de se brancher sur une source de données ; il ne dit rien de celui qui héberge cette source et décide de ce qu’elle expose.
Solid rendait le stockage à l’utilisateur, sans preneur
Le protocole Solid, lancé en 2016 en open source, propose l’inversion : chacun dispose d’un espace personnel où stocker l’ensemble de ses données. Cet espace, baptisé Pod pour Personal Online Datastore, est hébergé où son propriétaire le souhaite, sur son ordinateur ou dans le cloud. L’application ne collecte plus par défaut, elle demande quelles données vous acceptez de partager avec elle.
Berners-Lee reconnaît sans détour que la reconquête n’a pas eu lieu, et il refuse d’y voir un échec d’ingénierie. La vision d’origine du Web voulait que n’importe qui puisse créer un site : le Web 1.0 donnait du pouvoir aux internautes, les plateformes l’ont récupéré. Solid n’a jamais atteint le point où ce pouvoir revient à l’utilisateur, faute d’un acteur qui avait intérêt à le déployer.
Le blocage se lit dans le compte d’exploitation
John Bruce, cofondateur et directeur général d’Inrupt, la société créée pour commercialiser Solid, est catégorique : la technologie n’est pas le problème, sa capacité à tenir à grande échelle se démontre. Le travail consiste à expliquer aux organisations ce qu’elles gagnent à la déployer.
Bruce décrit la même scène répétée pendant des années devant des dirigeants et des ministres. Tous trouvent que les choses devraient fonctionner ainsi, et le veulent pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Puis ils rappellent leur impératif : générer des revenus, ou réduire des coûts. L’adhésion privée n’a jamais rempli une feuille de route produit.
D’où une offre à trois étages, dont l’ordre en dit long sur la stratégie. L’Enterprise Wallet Infrastructure sert de socle logiciel et héberge des wallets interopérables pour les clients. Les Data Wallets, livrés depuis juillet 2024, donnent aux applications existantes un accès sécurisé aux données dont l’entreprise a besoin. Les Agentic Wallets, enfin, ajoutent l’IA par-dessus, pour personnaliser finement chaque service à partir de ces données.
L’IA arrive en dernier, posée sur un portefeuille de données déjà en place. Elle sert d’argument commercial pour faire adopter la couche de stockage, celle qui n’intéressait personne quand elle se présentait seule.
Un Pod souverain ne rend pas le modèle loyal
Rapatrier le stockage chez l’utilisateur ne déplace pas tout le pouvoir. Le modèle qui interprète vos données continue de tourner chez un fournisseur, avec ses objectifs, ses journaux de requêtes et ses conditions d’usage. Un Pod souverain lu par un agent qui ne l’est pas déplace la frontière ; il ne l’efface pas.
- La charge du consentement. Un arbitrage donnée par donnée suppose que chacun gère ses permissions. Quinze ans de bannières de cookies ont montré ce que devient ce type d’exercice à l’échelle du grand public.
- L’absence de chiffres publics. Ni volume de wallets déployés, ni nombre de Pods actifs, ni clients nommés. Une architecture qui passe à l’échelle en démonstration ne prouve pas encore une adoption.
- L’interopérabilité annoncée. Des wallets interopérables entre organisations réclament que plusieurs concurrents acceptent le même format d’accès. Rien n’indique aujourd’hui quel acteur y perdrait le moins.
La donnée que l’agent consulte, et qui peut la lui retirer
Pour une équipe qui assemble sa propre brique IA, l’argument a une traduction directe. La comparaison entre fournisseurs porte d’ordinaire sur la qualité du modèle, la latence et le prix au million de tokens. Trois lignes méritent d’y figurer : où vit la donnée que l’agent consulte, qui peut lui retirer cet accès sans casser l’application, et ce que devient l’historique au moment de changer de prestataire.
Y répondre oblige à découpler la couche de données du fournisseur de modèle, avec un format d’accès documenté et une révocation possible. Ce découplage a un coût d’architecture immédiat, et sa valeur ne se voit qu’au moment de la migration ou du contentieux. Il se décide donc avant, pas pendant.
Berners-Lee a écrit en 1989 un protocole que la planète entière a fini par installer, puis en 2016 un second que presque personne n’a déployé. L’écart entre les deux ne tient pas à l’élégance technique : le premier servait immédiatement ceux qui l’adoptaient. Le sort des Agentic Wallets se jouera au même endroit, quand une entreprise gagnera davantage à laisser ses clients garder leurs données qu’à les conserver chez elle. Rien, chez Berners-Lee comme chez Bruce, ne suggère que ce calcul penche déjà de ce côté.
