
L’essentiel
- OpenAI a publié le 3 août des échanges iMessage montrant que des salariés d’Apple ont continué à solliciter Chang Liu, ingénieur parti chez OpenAI, après son dernier jour le 22 janvier 2026.
- Cette riposte répond à la demande d’injonction préliminaire déposée par Apple le même jour, dans le prolongement de sa plainte de 41 pages du 10 juillet devant le tribunal fédéral du district nord de Californie.
- Apple vise OpenAI, sa filiale matérielle io Products et deux anciens cadres, Tang Tan et Chang Liu, et s’appuie sur le départ de plus de 400 de ses salariés vers le laboratoire.
- Les messages publiés fragilisent la gestion des accès chez Apple, mais ne répondent pas à l’accusation centrale : avoir encouragé les recrues à emporter des documents.
Cinq jours après avoir quitté Apple, Chang Liu reçoit un message d’un ancien collègue : « Bien sûr, je pourrais demander à plusieurs personnes, mais tu es le meilleur. Même si tu ne travailles plus ici. » L’ingénieur répond, et détaille au passage des décisions internes. Ce message figure aujourd’hui dans la défense publique d’OpenAI.
Opération concertée ou négligence interne
Apple décrit une opération. Sa plainte du 10 juillet accuse Tang Tan, vingt-quatre ans dans l’entreprise et ancien vice-président du design produit de l’iPhone et de l’Apple Watch, d’avoir employé des noms de code internes pendant ses recrutements, demandé à des candidats d’apporter des composants matériels Apple en entretien, et expliqué à des salariés sur le départ comment contourner les procédures de sécurité du groupe. Chang Liu, ingénieur en électronique pendant huit ans, aurait conservé son ordinateur professionnel pour y télécharger des spécifications, des présentations d’ingénierie et des données de projets.
OpenAI décrit une négligence. Dans un communiqué publié le 3 août, le laboratoire qualifie la procédure de « négligente, agressive et étrangement personnelle », rappelle que l’avocat mandaté par Apple a écrit à la mauvaise personne en confondant deux patronymes, et affirme qu’un entretien téléphonique invoqué avec son directeur juridique n’a jamais eu lieu. Il souligne aussi les mois de silence qui ont précédé le dépôt de la plainte. Apple défend un patrimoine, OpenAI attaque une méthode : les deux camps ne parlent même pas du même objet.
Où s’arrête la mémoire d’un ingénieur
Les captures publiées racontent autre chose qu’un règlement de comptes. Le message du 27 janvier n’a rien d’isolé : le 14 février, le même interlocuteur revient interroger Liu sur des schémas. Le 5 mars, l’ingénieur se retrouve ajouté à une conversation de groupe où il oriente des salariés d’Apple vers des dossiers internes et des contacts, avant de s’en extraire lui-même : « Bonjour, ceci est tout à fait irrégulier, merci de me retirer de ce fil. »
L’épisode est plus gênant qu’une simple erreur de procédure. Pendant six semaines, la frontière entre l’expertise personnelle d’un ingénieur et la propriété industrielle de son ancien employeur n’a été tracée par aucun système : elle l’a été par l’intéressé, au milieu d’un fil de discussion. Huit ans passés dans les entrailles d’un iPhone produisent un savoir que deux parties revendiquent en même temps. Apple y voit un investissement, OpenAI y voit une compétence, et le droit des secrets industriels suppose qu’on puisse confisquer l’un sans amputer l’autre.
L’accès résiduel, un angle mort partagé
OpenAI a un mot pour ce que montrent ces échanges : le « residual access », l’accès aux systèmes qui survit au départ. L’argument porte, parce qu’il se vérifie ailleurs. Todd Dailey, vingt-deux ans chez Apple au marketing entreprise, a écrit sur X qu’il détenait encore deux prototypes jamais commercialisés, estimant que l’Apple d’avant aurait envoyé quelqu’un les récupérer sous vingt-quatre heures.
Couper les accès d’un partant, c’est déjà constituer un dossier. Un ancien collègue qu’on relance « juste pour une question technique » devient une preuve horodatée, versée au débat par la partie adverse le jour où elle en a besoin. Et la messagerie personnelle, le canal le plus anodin en apparence, est celui qui finit devant le juge.
Sur le matériel, le temps vaut plus que l’argent
Le conflit se joue sur le matériel. OpenAI développe ses propres appareils autour d’io Products, la structure cofondée par Jony Ive, l’ancien designer d’Apple, et recrute là où se trouve la compétence : plus de 400 anciens salariés d’Apple, selon la plainte. Dans l’IA, l’actif décisif voyage avec les gens plutôt qu’avec les fichiers. Ce genre de contentieux en devient structurel plutôt qu’accidentel : chaque embauche transporte une part de l’avantage du concurrent, sans qu’un fichier ait changé de mains.
D’où la nature de ce qu’Apple a déposé le 3 août. Le groupe ne réclame pas seulement des dommages, il demande une communication accélérée des pièces et une injonction préliminaire, en suggérant que d’autres anciens salariés ont pu accéder à des informations confidentielles. Une injonction n’indemnise rien, elle ralentit. Sur un programme matériel, quelques mois de contrainte judiciaire pèsent plus lourd qu’un chèque.
La contre-attaque ne démonte pourtant pas l’essentiel. Que des salariés d’Apple aient continué à écrire à Liu établit un défaut de gestion des accès, pas l’absence d’incitation à emporter des fichiers, qui est le cœur de la plainte. OpenAI connaît d’ailleurs ce terrain : un juge fédéral a rejeté à deux reprises la plainte comparable de xAI, qui l’accusait d’avoir poussé un ancien salarié à emporter du code, en estimant qu’interroger une recrue sur ses travaux passés n’équivaut pas à l’inciter au vol. Neil Cybart, fondateur du cabinet d’analyse Above Avalon, juge pour sa part sur X cette riposte « insensée », destinée à détourner l’attention. Le communiqué d’OpenAI est habilement écrit ; il répond à côté.
Le tribunal du district nord de Californie devra donc dire ce qu’un ingénieur a le droit de se rappeler en changeant d’employeur. Aucune des deux parties n’a intérêt à une réponse trop précise : Apple recrute chez ses concurrents autant qu’OpenAI recrute chez elle. Ce que produira ce dossier, c’est le prix d’un CV dans l’IA, payable en clauses de non-sollicitation, en périodes de carence et en procédures d’arrivée surveillées.
Mon avis
Ce dossier se jouera sur le calendrier judiciaire. Décrocher une injonction préliminaire contre io Products au moment où OpenAI prépare son premier appareil vaut infiniment plus qu’un dédommagement arraché dans trois ans, et je vois mal comment le laboratoire échapperait à des mois de contrainte procédurale sur ses équipes matérielles. Le communiqué du 3 août le confirme à sa manière : on ne publie pas les iMessage de ses adversaires quand on est tranquille sur le fond. Cette affaire coûtera à OpenAI des trimestres, pas des millions.
