
Un greffe ouvre un dossier de trois cents pages, bourré d’articles de loi qui n’existent pas, déposé par un salarié qui n’a payé aucun avocat. La scène se répète assez souvent outre-Manche pour que deux présidents de juridiction prennent la plume. Leur mémo aligne des chiffres qui ne pointent pas tous dans la même direction : il faut les ouvrir un par un.
Barry Clarke et Susan Walker, qui président les employment tribunals (les prud’hommes britanniques), décrivent une juridiction saturée par des requêtes rédigées avec ChatGPT ou Grok. Leur constat le plus spectaculaire tient en un facteur : les demandes de mesures provisoires ont été multipliées par cent. Sa portée dépend entièrement de ce qu’il compte.
Un facteur cent, mais sur une porte très étroite
La procédure concernée, l’interim relief, permet à un salarié licencié d’obtenir le maintien de sa rémunération en attendant le jugement au fond. Elle est technique, encadrée, réservée à des cas précis comme le licenciement lié à une activité syndicale ou au signalement d’un manquement. Elle était donc rarissime.
Multiplier par cent une pratique confidentielle ne produit pas un raz-de-marée en valeur absolue : c’est le propre des petites bases de départ. En revanche, la bascule signale qu’un filtre a sauté. Un avocat consulté sur un tel dossier aurait répondu que la voie n’était pas la bonne, et facturé cette réponse. Un modèle de langage, lui, accepte la demande et rédige les pages.
Le retard grimpe plus vite que les saisines
La hausse de 39 % des saisines sur l’année close en mars 2026 mesure un flux : ce qui entre. La progression de 55 % du retard, jusqu’à 64 000 affaires non résolues, mesure un stock : ce qui reste. Le second grimpe nettement plus vite que le premier, et c’est là que se loge l’information utile. Une juridiction qui absorbe son flux voit son stock stagner ; celle dont le stock s’emballe consomme plus de temps par dossier qu’avant.
Prudence, toutefois, avant d’attribuer cette hausse à l’IA. Le droit du travail britannique bouge en même temps : le nouvel Employment Rights Act (la réforme britannique du droit du travail) ajoute environ 25 motifs de saisine et supprime des plafonds d’indemnisation. Une partie de la hausse du flux vient de là, mécaniquement, sans que l’IA générative y soit pour quelque chose. Ces pourcentages ne prouvent pas que l’IA remplit les tribunaux. L’écart entre l’entrée et la sortie, lui, désigne assez bien où ça coince : dans le temps de traitement unitaire.
Produire coûte zéro, lire coûte toujours un magistrat
Le coût de lecture est le seul terme de l’équation qui n’a pas bougé. Générer trois cents pages argumentées demande aujourd’hui quelques minutes et zéro euro. Les lire, à trois minutes la page en comptant les allers-retours, représente une quinzaine d’heures de travail. L’ordre de grandeur vaut ce que vaut une estimation, mais il suffit à poser le rapport : un après-midi de requêtes d’un côté, deux jours pleins de magistrat de l’autre.
Et la lecture n’est que la première facture. Une citation de jurisprudence inventée ne se repère pas en lisant : il faut aller vérifier les références une par une, sans savoir à l’avance lesquelles sont fausses. Le coût de vérification est proportionnel au volume produit, pas au volume erroné. Un juge fédéral américain, confronté au même phénomène, parle d’une menace existentielle pour ses tribunaux. Les employeurs, eux, paient la réponse juridique, que la requête soit fondée ou fabriquée. Et les salariés qui ont un vrai grief attendent derrière.
Au Pakistan, la même technologie inverse le résultat
Une étude menée auprès de juges pakistanais dotés d’un assistant IA et formés à son usage montre l’inverse : environ 6 % de dossiers traités en plus, sans perte de qualité des décisions. Même famille de modèles, effet opposé. Tout dépend du côté du guichet où l’outil atterrit.
Côté demandeur, l’adoption est instantanée, gratuite, sans validation ni formation. Côté institution, elle suppose un budget, un marché public, une politique de confidentialité, une évaluation des risques et une formation des personnels. Autrement dit, un an et demi de décalage au mieux, face à un cycle d’adoption qui se compte en jours chez l’usager. Ce décalage fait plus de dégâts que la qualité, bonne ou mauvaise, des textes produits.
Tout guichet qui accepte du texte libre est concerné
Le tribunal du travail britannique n’a rien d’un cas isolé : il est simplement le premier à publier ses compteurs. La même structure de coûts existe partout où une organisation s’engage à traiter ce qu’on lui envoie : réclamations clients, réponses à appels d’offres, signalements de conformité, contributions à un dépôt de code, demandes de remboursement, modération.
Si vous tenez l’un de ces guichets, trois réglages ne peuvent plus attendre :
- Suivez le coût de traitement par dossier, pas le nombre de dossiers. Un volume stable avec des pièces trois fois plus longues est une hausse de charge invisible dans vos tableaux de bord.
- Automatisez la vérification avant la lecture. Les références fabriquées se détectent mécaniquement, par confrontation à une base de vérité ; c’est le seul poste où l’automatisation rend exactement ce que la génération a pris.
- Réintroduisez un coût d’entrée qui ne soit pas financier. Formulaire structuré, champs bornés, pièces obligatoires, limite de longueur : ce qui filtrait hier, c’était l’effort de rédaction. Il faut le reconstruire ailleurs.
Une institution, un service client ou une équipe de revue vit sur un équilibre implicite : le coût d’entrée limite le volume. Quand ce coût tombe à zéro d’un seul côté du guichet, l’équilibre ne se dégrade pas lentement, il casse. Les 64 000 dossiers en attente devant les tribunaux du travail britanniques sont la première facture lisible de cette bascule. Barry Clarke et Susan Walker cherchent désormais par quoi remplacer un filtre qui tenait à la seule difficulté d’écrire ; beaucoup d’autres guichets auront la même question à traiter, sans mémo pour l’annoncer.
