
VivaTech fête ses dix ans cette semaine à Paris, du 17 au 20 juin, et le message officiel tient en trois mots : « Impact, Not Illusion ». Traduction qu’on lit partout : l’industrie en aurait fini avec les démos spectaculaires et les promesses, place enfin aux preuves de rentabilité.
Sauf que ce slogan en dit plus long sur l’inquiétude du secteur que sur sa maturité.
Un slogan qui se défend avant même d’être attaqué
Quand un salon doit afficher sur ses banderoles qu’il vend de l’impact « et pas de l’illusion », il révèle surtout ce que ses visiteurs redoutent d’y trouver. On ne se prémunit publiquement que contre un soupçon déjà installé.
Et le soupçon est légitime. En dix ans, VivaTech est passé de 45 000 à plus de 180 000 visiteurs : la machine événementielle a grossi quatre fois plus vite que les retours sur investissement de l’IA en entreprise, qui restent, eux, difficiles à chiffrer. Réclamer des preuves de ROI (retour sur investissement), c’est l’aveu que, après trois ans de déploiements massifs, ces preuves manquent encore à l’appel.
Le basculement annoncé n’a donc rien d’un passage de la hype à la rentabilité. On troque seulement une promesse contre une autre. Hier on vendait la démo qui épate ; aujourd’hui on vend le ROI qui rassure. Dans les deux cas, on vend du futur.
La session la plus attendue contredit le slogan
Le plus savoureux se joue dans le programme lui-même. La conférence que tout le monde guette ce mercredi n’est pas une étude de cas sur la productivité retrouvée. C’est Yann LeCun, prix Turing 2018, qui monte sur la scène du VivaTech Theater à 14h30 pour expliquer pourquoi l’IA d’aujourd’hui ne tient pas ses promesses.
Sa thèse : les grands modèles de langage (LLM), prisonniers du texte, ne savent ni raisonner ni planifier. La route vers une intelligence de niveau humain passerait par des « modèles du monde », capables d’apprendre les lois de la réalité physique plutôt que de prédire le mot suivant.
Autrement dit, la figure scientifique la plus en vue du salon vient dire, sous une bannière qui promet de l’impact concret, que la technologie sur laquelle reposent presque tous les déploiements actuels est structurellement bridée. L’impact réel, à l’en croire, n’existe pas encore : il faudra une autre architecture pour l’atteindre.
L’illusion a juste changé de costume
Regardez où va l’argent et le paradoxe éclate. LeCun a quitté Meta fin 2025 pour prendre la tête d’AMI Labs (pour « Advanced Machine Intelligence »), une jeune pousse parisienne qui a levé un peu plus d’un milliard de dollars en amorçage dès mars 2026. Un milliard, en seed, pour une thèse qui dit que l’IA actuelle est dans une impasse. Et il n’est pas seul sur ce pari : World Labs, la jeune pousse de Fei-Fei Li, a réuni un montant comparable sur la même conviction que l’avenir se joue dans des modèles du monde, pas dans les LLM.
On ne peut pas réclamer « Impact, Not Illusion » d’un côté et financer à coups de milliards des paris sur des modèles qui n’existent pas encore de l’autre, sans reconnaître que le marché reste gouverné par la promesse. Le capital ne suit pas les preuves de ROI : il suit les récits de rupture à venir.
Pour qui orchestre l’IA au quotidien, c’est le signal vraiment utile de cette édition. Le secteur ne tranche pas entre hype et rentabilité ; il superpose deux temporalités contradictoires. D’un côté la pression du terrain, qui exige des gains mesurables tout de suite. De l’autre la conviction, partagée jusque chez les plus grands noms, que les outils actuels ne suffiront pas et qu’il faut déjà miser sur les suivants.
Ce qu’un praticien devrait en retenir
Le piège, sur un salon comme VivaTech, c’est de prendre le slogan pour un constat. « Impact, Not Illusion » n’est pas le bilan d’une industrie arrivée à maturité ; c’est une injonction adressée à un secteur qui peine encore à le démontrer.
Concrètement, trois réflexes valent mieux que l’enthousiasme de stand :
- Exiger des chiffres d’usage réels, pas des cas d’école calibrés pour la démo : combien d’heures gagnées, sur quel périmètre, avec quel taux d’erreur résiduel.
- Distinguer ce qui marche aujourd’hui avec les LLM (synthèse, rédaction, assistance) de ce qui relève du pari sur les modèles de demain (raisonnement, autonomie, agents fiables).
- Se méfier des feuilles de route qui vendent la seconde catégorie au prix de la première.
Le salon met cette année l’Allemagne à l’honneur et l’Inde en partenaire IA, avec Narendra Modi attendu le 18 juin pour présenter son cadre de gouvernance. Beaucoup de géopolitique, beaucoup de souveraineté affichée. Mais derrière le décorum, la vraie question technique reste posée sur la scène de LeCun : et si l’impact tant réclamé attendait, précisément, une technologie que personne n’a encore livrée ?
Un salon qui jure ne plus vendre d’illusions tout en programmant, en prime time, celui qui démonte l’illusion en cours : voilà peut-être l’aveu le plus honnête de cette dixième édition.
