
Jack Dorsey a rarement choisi ses batailles pour leur facilité. Avec Buzz, dévoilé le 21 juillet par sa société Block, il vise deux rentes bien installées : celle de Slack sur la conversation d’équipe, celle de GitHub sur l’hébergement du code. Et le levier qu’il retient dit tout de sa lecture du moment : les agents IA.
Le raisonnement mérite qu’on le suive. Pour Dorsey, la brique qui manque aux agents en entreprise n’est pas un modèle plus puissant, mais un lieu où le code, les échanges et l’IA partagent enfin le même contexte. Buzz n’ajoute pas un assistant à une messagerie : il fait de l’agent un habitant de l’infrastructure.
Un agent logiciel promu au rang de collègue
Block décrit Buzz comme un espace de travail open source qui rassemble employés, agents IA, conversations et dépôts logiciels sous une même structure d’identité. La bascule tient en une phrase : un agent et un humain y sont traités comme deux membres de même nature, dotés chacun d’une identité vérifiable.
Dans la plupart des outils actuels, l’agent vit dans une fenêtre de dialogue isolée, sans état durable ni droits propres. Il répond, puis oublie. Buzz inverse ce rapport : l’agent dispose d’un fil d’activité, d’un historique et de permissions, exactement comme un collaborateur. Il peut mener une recherche, ouvrir un dépôt, soumettre un correctif. Il agit, il ne se borne plus à suggérer.
Ce déplacement n’est pas cosmétique. Il redéfinit ce qu’on attend d’un agent en production : non plus un chatbot qu’on interroge, mais une entité qui prend des initiatives tracées et opposables.
L’identité vérifiable, nerf de la responsabilité
Dès lors qu’humains et machines cohabitent au même niveau, une question devient centrale : qui a écrit ce message, ouvert ce dépôt, validé ce correctif ? L’attribution des actions cesse d’être un détail technique. Elle conditionne la responsabilité juridique et l’auditabilité des décisions prises dans l’outil.
C’est là que le positionnement de Block se distingue. Là où beaucoup de plateformes repoussent le sujet de la traçabilité des agents à plus tard, Buzz le traite d’emblée en attachant à chaque acteur — humain comme logiciel — une identité qui signe ce qu’il fait. Pour une entreprise qui déploie des agents à grande échelle, savoir précisément qui a fait quoi n’est pas un confort : c’est la condition pour oser leur confier des tâches réelles.
Nostr et le pari des protocoles ouverts
Techniquement, l’architecture repose sur un relais Nostr (Notes and Other Stuff Transmitted by Relays, un protocole de diffusion décentralisé) auto-hébergeable. Chaque événement y est signé cryptographiquement. Autrement dit, l’identité et l’intégrité des actions ne dépendent pas d’un serveur central de confiance, mais d’une signature que chacun porte avec lui.
Le choix n’est pas neutre pour un ancien patron de Twitter, devenu l’un des promoteurs les plus actifs de Nostr. En bâtissant Buzz sur ce socle plutôt que sur un compte propriétaire, Dorsey aligne son outil de travail sur sa doctrine : des protocoles ouverts que personne ne possède, contre des plateformes qui verrouillent leurs utilisateurs. La forge Git intégrée (l’hébergement du code, à la manière de GitHub) prolonge cette logique en s’appuyant sur le standard Git Smart HTTP, indépendant des services propriétaires.
Concrètement, un dépôt hébergé dans Buzz n’est plus captif d’un fournisseur unique. On peut le déplacer, le rejouer ailleurs, l’auditer sans demander la permission.
Le calcul de Block face aux plateformes fermées
Reste à lire le coup pour ce qu’il est. Block affirme vouloir réduire sa propre dépendance à Slack et à GitHub. La cible immédiate est donc interne : reprendre la main sur l’infrastructure de travail de ses milliers de salariés, au lieu de la louer à Salesforce et à Microsoft, propriétaires respectifs des deux services visés.
Mais l’ouverture du code change l’échelle de l’ambition. En publiant Buzz en open source et en le laissant agnostique du modèle d’IA employé, Block ne vend pas un produit : il propose un standard. La manœuvre vise moins à gagner des parts de marché frontalement qu’à déplacer le terrain de jeu, là où les géants gagnent aujourd’hui parce qu’ils imposent le format.
L’agnosticisme sur le modèle est cohérent avec cette lecture. Si l’infrastructure ne parie sur aucun fournisseur d’IA en particulier, elle devient la couche stable sous une offre de modèles qui, elle, change tous les six mois. Concrètement, Buzz accueille dès son lancement des agents animés par Claude Code d’Anthropic, Codex d’OpenAI ou Goose, l’outil maison de Block, sans en privilégier aucun. Dorsey mise sur l’orchestration plutôt que sur le modèle : que le meilleur LLM (grand modèle de langage) gagne, du moment que le lieu où il travaille appartient à un protocole ouvert.
La partie est loin d’être jouée. Un espace de travail open source doit encore prouver qu’il tient la charge et le confort d’usage d’un Slack rodé, et l’adoption de Nostr hors du cercle de ses convaincus reste modeste. Mais pour une équipe qui déploie déjà des agents en production, le choix se dessine nettement : accepter que ses agents restent des invités dans la boîte de dialogue d’un fournisseur, ou décider qu’ils deviennent des membres identifiés d’un environnement qu’elle maîtrise.
