
Les modèles ouverts chinois passent pour des passagers clandestins : ils rattraperaient l’IA occidentale en la recopiant, par distillation, sans en payer le coût. La tentation est grande de verrouiller les API, d’inscrire l’interdiction dans les conditions d’utilisation, de poursuivre en justice. Or c’est ce verrou, plus que la distillation elle-même, qui menace l’open source occidental.
La distillation n’a rien d’un piratage sophistiqué. Elle consiste à interroger massivement l’API d’un grand modèle et à entraîner un modèle plus petit sur ses réponses, pour en capter le savoir-faire. Techniquement, comme le résume l’analyste Ben Thompson, cela revient littéralement à poser des questions à une API. L’empêcher relève de la gageure : tant qu’un modèle répond, il enseigne.
Celui qui crie au vol a pillé le premier
Voilà le point que la croisade anti-distillation contourne. Les mêmes laboratoires qui veulent bannir la copie de leurs modèles les ont entraînés sur des masses de données non licenciées : livres, articles, code, images aspirés sans autorisation. Interdire qu’on distille leurs modèles revient à défendre un droit de propriété qu’ils n’ont eux-mêmes jamais respecté en amont.
Ben Thompson en tire une proposition à rebours du protectionnisme ambiant : que les États-Unis légifèrent pour, d’une part, inscrire noir sur blanc que collecter des données d’entraînement relève du fair use, cette doctrine américaine qui autorise certaines réutilisations sans l’accord de l’ayant droit, et d’autre part interdire les clauses contractuelles qui prohibent la distillation, au moins entre entreprises américaines. Plutôt qu’un verrou impossible à tenir, une doctrine assumée : ce que les modèles ont appris doit nourrir l’innovation de tous.
Le verrou fuit déjà
L’AI Security Institute britannique (AISI, l’institut public de sécurité de l’IA) vient de publier sa première mesure du retard des modèles ouverts sur les modèles fermés de pointe, côté cybersécurité. Verdict : les modèles ouverts récents égalent des modèles propriétaires sortis quatre à sept mois plus tôt, contre six à dix mois durant la majeure partie de 2025.
Sur une batterie de 70 tests de capacités cyber précises, le modèle ouvert GLM-5.2 talonne Claude Opus 4.6, publié 4,3 mois avant lui. Le fossé se creuse un peu sur les opérations longues, celles où il faut enchaîner les étapes d’une attaque complète : là, GLM-5.2 plafonne au niveau d’un modèle fermé vieux de sept mois. L’institut y voit une fenêtre étroite pour les défenseurs, avant que ces capacités ne circulent librement, sans les garde-fous des acteurs propriétaires.
Un rattrapage réel, une étincelle qui manque encore
Faut-il pour autant céder à la panique du grand dépassement ? Les faits invitent à la nuance. Le dernier fer de lance chinois, Kimi K3 et ses 2 800 milliards de paramètres, affiche des scores de premier plan sur presque tous les tests de référence. Ses concepteurs eux-mêmes reconnaissent qu’il reste derrière les modèles propriétaires les plus puissants.
Surtout, cette performance sent le benchmaxxing : un modèle optimisé pour briller sur les tests au détriment de sa capacité à généraliser hors des sentiers battus. C’est ce que les praticiens nomment le big model smell, cette aisance des très grands modèles fermés que les scores ne captent pas. Le rattrapage est réel sur le papier ; la fameuse étincelle de généralisation, elle, se laisse encore désirer.
L’open weights, arme géopolitique de Pékin
L’ouverture chinoise n’a d’ailleurs rien d’un hasard technique. Alibaba a dévoilé son modèle Qwen 3.8 Max (2 400 milliards de paramètres) qu’il promet en open weights, revirement complet par rapport à son choix de garder fermé Qwen 3.7 Max quelques mois plus tôt. Ben Thompson y voit l’écho d’un discours de Xi Jinping appelant à saisir cette occasion historique et rare d’encourager l’open source, l’ouverture, la collaboration et le partage.
Le calcul est simple : en diffusant gratuitement des modèles presque au niveau des meilleurs, la Chine impose ses standards, capte les développeurs et rogne l’avantage commercial des Occidentaux. Face à cette stratégie, verrouiller la distillation ne freine en rien Pékin, qui ouvre volontairement ses poids, mais entrave surtout les acteurs occidentaux qui, eux, voudraient rester dans la course côté ouvert.
Le dilemme se resserre : à défendre un verrou juridique inapplicable, les laboratoires américains risquent surtout de brider leur propre camp ouvert pendant que la Chine distribue le sien sans retenue. Accepter que ses modèles soient distillés est peut-être le prix à payer pour garder un open source occidental dans la course. Un prix que les États-Unis n’ont pas encore choisi de payer.
