Harvard clone ses professeurs dans un programme à 699 $

Harvard clone ses professeurs dans un programme à 699 $

Une journaliste américaine s’installe devant sa caméra et déroule son pitch : « Uber pour les bananes ». En face, Jeff Bussgang, cofondateur du fonds d’investissement Flybridge Capital, écoute et ne se laisse pas convaincre. Il n’est pourtant pas dans la pièce : celui qui l’écoute est son double généré par intelligence artificielle, avec le même sourire figé du début à la fin de la présentation.

La scène se joue dans HBS Foundry, le programme d’entrepreneuriat que Harvard Business School commercialise 699 dollars pour huit semaines. Des séances hebdomadaires en direct avec les instructeurs figurent bien au menu. Mais les retours sur les pitchs d’entraînement et les simulations de conseil d’administration sont assurés par des avatars, fabriqués par la start-up HeyGen.

L’agenda des professeurs, le dernier bien rare

Le contenu académique, lui, ne vaut plus grand-chose : les cours en ligne l’ont banalisé depuis une décennie, et un modèle de langage récite aujourd’hui n’importe quel cadre d’analyse stratégique sans se fatiguer. Ce qu’une école vend encore, c’est l’attention d’un praticien reconnu, comptée en créneaux d’agenda.

Voilà le poste de coût que Harvard vient d’attaquer. Katharina Rings, qui dirige le projet, assume l’objectif : des retours personnalisés, pour un nombre de participants sans commune mesure avec une salle de cours. Un avatar ne prend pas d’avion, ne rate pas un créneau et ne facture pas l’heure. La rareté qui justifiait le tarif d’un programme d’élite cède la place à un coût marginal presque nul.

Le pari est plus risqué qu’il n’y paraît pour l’institution. Si les retours d’un professeur maison se délèguent à un modèle pour 699 dollars, la question se pose aussitôt pour les cursus vendus cent fois ce prix. En démontrant que l’expertise de ses intervenants se réplique, l’école fragilise l’argument qui soutient ses tarifs les plus élevés.

Un chatbot refusé, un visage adopté

Le visage n’était pas prévu au départ. Katharina Rings imaginait une brique proche d’un chatbot, qui répond par écrit. Après une version d’essai, les participants ont demandé autre chose : une expérience plus guidée, incarnée. Le visage a gagné contre la fenêtre de texte. OpenAI et Google ont fait le pari inverse sur l’éducation : leurs modes d’apprentissage, study mode côté ChatGPT et Guided Learning côté Gemini, restent des conversations écrites qui font raisonner l’utilisateur étape par étape. Harvard, elle, a préféré un visage connu.

Pour un produit d’IA, la leçon est rude : la qualité du modèle n’a rien tranché, la mise en scène a emporté la décision. Le nom et le visage de Jeff Bussgang transfèrent à l’avatar une autorité que le modèle n’a jamais gagnée. Le même moteur, derrière une interface anonyme, aurait été jugé comme un correcteur automatique de plus.

Le levier d’adoption est redoutable, et le piège d’évaluation aussi : la satisfaction déclarée mesure la crédibilité de la personne empruntée avant la pertinence du retour reçu.

Pour HeyGen, Harvard vaut mieux qu’une campagne publicitaire

HeyGen vend de la vidéo générative d’avatars sur un marché encombré, où la démonstration technique ne suffit plus à décrocher un budget. Un client de référence qui s’appelle Harvard Business School tient lieu de certification. Le responsable formation d’un grand groupe qui hésitait signe plus vite une fois cette ligne posée sur la table.

Harvard, de son côté, élargit ses promotions sans recruter un seul professeur. L’échange est net : l’école prête les visages de ses intervenants, le fournisseur récupère une légitimité académique qu’aucune campagne n’achète. Les professeurs, eux, deviennent un catalogue d’interlocuteurs disponibles en permanence.

Un double sans réputation à défendre

Bussgang concède que sa copie numérique est un peu « étrange », tout en assurant : « Mes étudiants l’adorent. » Les deux affirmations tiennent ensemble, et elles délimitent l’exercice. L’avatar corrige une présentation ; il ne fait rien de ce qui donne sa valeur au jugement d’un investisseur.

Un investisseur qui démonte votre pitch engage sa réputation, se souvient de vous dix-huit mois plus tard, décroche son téléphone pour un associé. Son double ne risque rien, ne garde aucune mémoire de votre trajectoire et n’ouvre aucune porte. L’automatisation porte sur la correction de l’exercice, jamais sur l’accès au réseau. Les participants disent apprécier le dispositif, et c’est logique : leurs 699 dollars n’achetaient pas le ticket d’entrée du campus.

Personne n’a écrit le contrat du clone

Le chantier suivant est contractuel, et il concerne toute organisation tentée par le procédé. Un intervenant qui quitte l’école laisse-t-il son avatar derrière lui ? Qui valide ce que la copie affirme sous son nom, quand un participant fonde une entreprise sur un conseil qu’aucun humain n’a relu ? Où s’arrête la licence d’exploitation d’un visage et d’une voix ?

La partie difficile de ces projets a changé de nature. Générer un clone convaincant relève désormais de l’abonnement à un outil. Obtenir, encadrer et révoquer le consentement de la personne clonée reste entièrement à écrire, et rien n’indique qu’une école ait publié un tel cadre.

Le prochain bras de fer viendra d’un intervenant vedette qui réclamera un droit de veto, voire un pourcentage, sur les retours que son visage distribue semaine après semaine.

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