Chez Kaiser, l’IA transforme l’empathie en perte de temps

Chez Kaiser, l'IA transforme l'empathie en perte de temps

Une infirmière décroche. À l’autre bout du fil, une voix qui cherche ses mots, une détresse qui n’a pas encore trouvé sa forme. Et pendant qu’elle écoute, un logiciel compte. Passé quinze minutes, la conversation cesse d’être un soin : elle devient un écart de performance, signalé à la hiérarchie.

Le réflexe est de ranger l’épisode parmi les affaires de surveillance au travail, ces salariés suivis à la trace par un algorithme. Le diagnostic tient, mais il s’arrête trop tôt. Ce qui se joue chez Kaiser Permanente touche moins au contrôle qu’à la définition même du métier : un logiciel d’intelligence artificielle décide désormais, à la place des soignants, de ce qui mérite le nom de « productivité du soin ».

Quinze minutes pour trier une détresse

Sept infirmières, en poste ou parties depuis, ont raconté leur quotidien à l’enquête de la rédaction californienne CalMatters. Leur métier : répondre aux appels de conseil et de triage, ce premier contact où l’on décide si un patient file aux urgences, patiente, ou parle à un médecin. Franchir les quinze minutes au téléphone, c’est s’exposer aux remarques de la direction, parfois à une convocation en entretien d’évaluation.

L’une d’elles résume le dilemme qui s’installe : hésiter à rassurer un patient de peur d’être sanctionnée pour « être sortie du script ». Une autre juge que le temps accordé pour boucler certains appels n’est tout simplement « pas sûr ». On parle d’une infirmière qui retient un mot de réconfort parce qu’une horloge la regarde.

Et Kaiser n’est pas un cas de laboratoire. Premier employeur privé de Californie, le groupe suit plus de neuf millions de personnes dans l’État et trois millions ailleurs aux États-Unis. Quand un acteur de cette taille décide de mesurer l’écoute, ce n’est pas une lubie de service : c’est une politique qui s’applique à des millions de dossiers.

Un logiciel n’optimise que ce qu’il sait compter

Ici, l’IA n’a rien de maléfique, et c’est justement le piège. Un système d’optimisation ne poursuit pas d’intention : il poursuit un objectif qu’on lui a fixé, et on ne peut le fixer que sur des grandeurs mesurables. La durée d’un appel se compte à la seconde. La qualité d’une écoute, non. Entre les deux, l’algorithme ne tranche pas : il ignore ce qu’il ne sait pas chiffrer.

Les statisticiens ont un nom pour ce dérapage, la loi de Goodhart : dès qu’une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure. Le temps d’appel était un indicateur parmi d’autres ; érigé en critère de performance, il se met à commander le comportement. On ne cherche plus à bien soigner, on cherche à raccrocher à l’heure. La métrique, silencieusement, prend le volant.

C’est la mécanique réelle de cette affaire, et elle dépasse de loin la santé. Toute automatisation qui « aide à décider » embarque une fonction objectif, c’est-à-dire une définition de ce qui a de la valeur. Répartir les appels, repérer une file d’attente qui déborde, alerter sur un délai anormal : très bien. Mais le même capteur qui allège une charge peut servir à noter une performance. La technologie est identique. Le mandat, lui, change tout.

Quand la durée d’appel devient la définition du soin

Voilà le transfert que la lecture « surveillance » laisse dans l’angle mort. En déployant ce logiciel avec ce mandat, Kaiser n’observe pas seulement ses infirmières : l’organisation réécrit ce que soigner veut dire. Le soin devient ce que l’outil sait voir, et l’empathie, faute d’unité de mesure, glisse hors du cadre. Elle n’est pas interdite. Elle est juste devenue un coût non compté, donc un coût suspect.

Le renversement va plus loin que le remplacement dont on nous rebat les oreilles. L’IA ne prend pas la place de l’infirmière au bout du fil. Elle s’installe au-dessus d’elle et fixe le barème. Le geste humain reste, mais il doit désormais rentrer dans une case dont il n’a pas dessiné les bords. Une soignante interrogée tranche à sa manière : ce dispositif, dit-elle, ne sert qu’au profit. La formule est rude ; elle nomme au moins la ligne de fracture.

Choisir la métrique, c’est déjà décréter ce qui compte

Dès qu’une organisation confie une décision à un algorithme, le pouvoir se déplace : il n’est plus dans le modèle, il est dans la métrique qu’on lui donne à maximiser. Fixer cette métrique, c’est un acte politique déguisé en réglage technique. On décrète ce qui compte, et l’outil se charge d’en faire une norme, patiemment, sans état d’âme.

La parade n’est pas de renoncer à mesurer. C’est d’interroger chaque indicateur avant de le brancher sur une décision : que rend-il invisible ? Quel comportement va-t-il récompenser sans qu’on l’ait voulu ? Une IA de triage aurait pu apprendre à repérer les appels qui méritent plus de temps, pas moins. Le même outil, un autre mandat, une autre définition de la réussite.

Reste une question que Kaiser devra bien affronter : à qui appartient l’horloge ? Tant qu’elle est réglée sur la cadence, elle sert celui qui compte les minutes. Rendue au patient, elle mesurerait autre chose, un soin qui prend le temps qu’il faut. Nos systèmes feront ce qu’on leur demande de compter. À nous de vérifier que nous leur demandons de compter la bonne chose.

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