Meta gèle ses licenciements, ses agents IA coûtent trop cher

Meta gèle ses licenciements, ses agents IA coûtent trop cher

L’essentiel

  • Meta a annulé la seconde vague de licenciements du Project OT, prévue en novembre, quelques heures avant d’exécuter la première, en mai.
  • Des publications internes attribuent aux agents d’IA une hausse de 40 % des incidents techniques et de sécurité majeurs sur un an, avec jusqu’à 70 % de temps supplémentaire pour les résoudre.
  • Les modifications de code sur l’infrastructure interne ont bondi de 220 % en un an, contre 36 % pour les changements visibles par les utilisateurs.
  • Le climat interne est tombé de 74 à 55 % d’opinions favorables ; le suivi des frappes clavier et des clics souris a été suspendu.

Le 19 mai au soir, à quelques heures d’une première vague de licenciements, Mark Zuckerberg a coupé celle qui devait suivre en novembre. Le calendrier était prêt, les équipes ciblées, la logique assumée. Ce qui ne l’était pas, c’étaient les agents censés absorber le travail des partants.

Cinq mois de préparation, une annulation la veille

Lancé en janvier sous le nom de code Project OT, le programme visait à rendre Meta « IA-native ». Traduction opérationnelle : réduire certaines équipes jusqu’à 60 %, transférer une grande partie du travail quotidien de milliers de salariés vers des systèmes automatisés, et confier la supervision de ces travailleurs virtuels à de petites équipes très expérimentées. Un responsable des ressources humaines évoquait une baisse potentielle d’environ 25 % des effectifs, voire davantage.

L’entreprise a renoncé avant d’arrêter un chiffre définitif de suppressions. Elle affirme aujourd’hui n’avoir conduit qu’un exercice de scénarios dans le cadre de sa restructuration, et n’avoir retenu qu’une partie des hypothèses étudiées. Elle refuse en revanche de dire quelles équipes étaient visées.

Le code monte, les fonctionnalités suivent à peine

Le chiffre qui plombe le dossier ne vient pas d’un cabinet extérieur, mais de la direction technique de Meta. Dans une publication interne datée de début juin, Andrew Bosworth relève que les modifications de code sur les plateformes et l’infrastructure internes ont progressé de 220 % en un an. Les changements qui se traduisent par une fonctionnalité ou une mise à jour visible par les utilisateurs, eux, n’ont gagné que 36 %.

Entre ces deux courbes se loge la frontière actuelle des agents. Produire des modifications de code, oui, massivement. Les transformer en produit livré, beaucoup moins. En juillet, devant les salariés réunis, Zuckerberg a reconnu que le développement agentique, ce code écrit et poussé par des programmes autonomes, ne s’était pas accéléré comme il l’espérait sur les quatre mois précédents. Chez Anthropic, où Claude signe plus de 80 % du code fusionné en production, l’éditeur communique ce volume, jamais son coût de réparation.

L’astreinte, la ligne budgétaire que personne n’avait ouverte

Le reste de la facture se lit dans les publications internes qui ont fuité. Des agents y sont crédités d’actions perturbatrices à grande échelle, du genre qu’un ingénieur humain n’engagerait qu’exceptionnellement. Bilan sur un an : une hausse de 40 % des incidents techniques et de sécurité majeurs, et jusqu’à 70 % de temps supplémentaire passé par les équipes à réparer. Meta a refusé de commenter ces publications.

Regardez où l’argent se déplace. Une suppression de poste efface une ligne de masse salariale, visible, budgétée, présentable à un investisseur. Un incident majeur, lui, consomme des heures d’ingénieurs seniors en astreinte, du temps de direction, parfois de la confiance utilisateur. Ces coûts-là atterrissent sur des lignes absentes du dossier de janvier. Le remplacement n’a pas supprimé la dépense, il l’a déplacée vers un poste plus cher et moins prévisible.

Un budget d’automatisation dépourvu de ligne de remédiation est un budget faux, et Meta vient d’en administrer la démonstration à ses propres frais. Le taux d’incidents, le temps moyen de retour à la normale et la part d’astreinte imputable aux systèmes automatisés en disent aujourd’hui davantage que n’importe quelle mesure de volume de code généré.

Enregistrer les frappes clavier de ceux qu’on remplace

Un projet de cette nature suppose de la matière première : des traces de travail humain, en quantité, pour entraîner les agents. Meta a donc enregistré les frappes clavier et les clics souris de ses salariés. Quand ceux-ci se sont convaincus que le dispositif servait à former leur propre remplaçant, le réseau social interne s’est rempli de messages hostiles. Des affiches moqueuses sont apparues dans les bureaux américains. Le climat interne, mesuré par l’entreprise, est passé de 74 à 55 % d’opinions favorables.

Le programme de suivi a depuis été suspendu. Il y a là un rapport de force que peu d’annonces d’automatisation intègrent : l’entreprise avait besoin de la coopération active de ceux qu’elle prévoyait de licencier. Les annonces de coupes en mars et en avril ont détruit cette coopération avant même que les agents aient fait leurs preuves.

Un recul qui rapporte sur trois tableaux

Renoncer ne coûte presque rien à Zuckerberg, et l’arrange à trois endroits à la fois. Cela calme des investisseurs qui critiquaient l’ampleur du budget consacré à l’IA. Cela retient les ingénieurs qui, ces mois-ci, passent leur temps à réparer ce que les agents cassent. Et cela protège une activité commerciale lancée en juin : Meta vend désormais son Meta Business Agent à des entreprises clientes. Licencier un quart de ses effectifs au nom d’une automatisation qui multiplie les incidents en interne aurait constitué, pour ce produit, la pire des démonstrations.

Rien dans le dossier ne dit pour autant que le projet est mort. Aucune raison officielle n’a été donnée à l’annulation de la vague de novembre, ce qui laisse toutes les portes ouvertes. L’entreprise précise seulement que les évaluations et les promotions restent décidées par des personnes, pas par des systèmes automatisés. La courbe des incidents, elle, continue de monter. Si elle redescend à son niveau de 2025, le calendrier de janvier ressortira du tiroir, sous un autre nom de code.

Mon avis

L’écart entre 220 % de code produit et 36 % de fonctionnalités livrées est la mesure la plus honnête de l’état réel des agents en 2026. Cette mesure ne sort pas d’un benchmark vendu par un éditeur, mais du directeur technique de Meta. L’échec technique ne me choque pas, il est normal à ce stade de maturité. Ce qui me sidère, c’est qu’un plan visant un quart des effectifs ait pu circuler cinq mois au plus haut niveau sans que personne n’y ajoute une ligne « coût de remédiation ». Je m’attends à voir le même angle mort chez plusieurs grands comptes français dans les douze mois qui viennent, avec un rapport de force interne bien moins favorable aux salariés que chez Meta. Les équipes qui mesurent leur taux d’incidents avant d’automatiser garderont la main sur le calendrier ; les autres le subiront.

Sources

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