
L’essentiel
- Luna, agent construit sur les modèles Claude d’Anthropic, gère Andon Market à San Francisco avec un budget de 100 000 dollars, un accès à Internet et une carte bancaire professionnelle.
- L’agent a recommandé de se séparer d’un employé après 17 retards sur 23 prises de poste ; ce sont des humains d’Andon Labs qui ont examiné puis exécuté la décision.
- Les personnes recrutées par Luna sont sous contrat avec le laboratoire, avec salaire assuré et protections juridiques : l’employeur légal n’a jamais été l’agent.
- La boutique, ouverte le 1er avril, réalise des ventes mais n’est toujours pas rentable.
Dans une boutique de San Francisco, un employé est arrivé en retard dix-sept fois sur vingt-trois prises de poste. Après des mois d’avertissements, une recommandation de licenciement a été rédigée, examinée, puis appliquée. La rédaction revient à Luna, l’agent bâti sur Claude qui pilote Andon Market depuis son ouverture, le 1er avril. L’examen et la signature reviennent à des salariés d’Andon Labs, le laboratoire qui mène l’expérience.
« Une IA a viré un humain » : la formule tourne depuis jeudi. Elle range dans une même case la rédaction d’une recommandation et la signature d’une lettre de licenciement, deux actes que le droit sépare nettement.
La décision s’est arrêtée sur un bureau humain
Les journaux de bord publiés par Andon Labs racontent une instruction lente. L’agent a documenté les retards, multiplié les avertissements progressifs, ajouté de la formation pendant des mois, avant de conclure qu’il fallait se séparer de la personne. Cette conclusion a pris la forme d’une recommandation, que l’équipe humaine du laboratoire a examinée, validée, puis mise en œuvre.
Lukas Petersson, cofondateur d’Andon Labs, précise le contour du garde-fou : le laboratoire serait intervenu si la décision avait été illégale ou contraire à l’éthique, ce qu’il n’a pas jugé nécessaire ici. La revue humaine figurait donc au protocole, avec une consigne d’arrêt explicite.
Un point du dispositif, écrit noir sur blanc, tranche la question : les personnes embauchées par l’agent sont sous contrat avec Andon Labs, avec un salaire assuré et des protections juridiques. Le signataire du contrat de travail, celui qui porte le risque et les obligations, est une personne morale immatriculée. Pas Luna.
Luna avait oublié sa propre politique de présence
Ces journaux dessinent moins un manager numérique impitoyable qu’un gestionnaire distrait. Luna avait rédigé une politique de présence, puis l’avait perdue de vue. Les retards se sont accumulés pendant des mois sans conséquence, jusqu’à ce que le laboratoire lui demande de relire ses propres règles et de réévaluer la situation.
Tous ces retards figuraient pourtant dans un historique que l’agent possédait déjà. Petersson estime qu’un manager humain aurait probablement agi bien plus tôt, et rien n’indique que l’IA se soit montrée plus dure qu’un supérieur en chair et en os.
Le laboratoire en tire une limite qu’il documente sans détour : ses agents n’agissent souvent qu’après une incitation directe, et il faut parfois leur rappeler leurs propres règles pour qu’ils bougent. La faiblesse constatée tient à l’inertie, pas à la dureté d’une machine. Andon Labs n’en est d’ailleurs pas à son premier agent lâché dans le réel : avec Anthropic, il avait déjà confié un distributeur automatique à Claudius, qui s’était laissé convaincre de brader son stock avant de se croire humain.
Devant un juge, il faut quelqu’un à convoquer
La lecture « une IA licencie » bute sur du droit très ordinaire. Un contrat de travail lie une personne, physique ou morale, à un salarié placé sous sa subordination. Un modèle n’a pas de personnalité juridique : il ne peut ni embaucher, ni sanctionner, ni être assigné en justice. Il ne possède pas le compte en banque qui paierait des dommages et intérêts.
Transposez l’expérience en France : il faut convoquer à un entretien préalable, énoncer un motif réel et sérieux, notifier par une lettre signée par une personne habilitée. Chacune de ces étapes exige un responsable identifiable. Devant un conseil de prud’hommes, produire un historique de conversation avec un agent ne vaut pas défense : c’est l’employeur qui répond, et l’automatisation de son raisonnement ne le dédouane de rien.
Le montage d’Andon Labs est donc plus prudent qu’il n’y paraît. Le laboratoire a délégué l’instruction du dossier et gardé la signature. À Luna l’observation, la qualification des faits, la formulation d’une recommandation ; à ses salariés l’acte qui produit des effets de droit.
Le risque commence quand la fonction devient un bouton
Cette distinction, propre et vérifiable ici, n’a rien d’un acquis. Andon Labs publie ses journaux, expose les erreurs de son agent et assume une expérience qui ne dégage toujours aucun bénéfice, malgré un budget de 100 000 dollars et des ventes réelles. Ce sont ces conditions de laboratoire qui rendent la chaîne de décision lisible.
L’inquiétude se situe en aval, le jour où une fonction de ce type quittera l’expérimentation pour s’installer dans un logiciel de gestion des ressources humaines vendu à des entreprises ordinaires, sous la forme d’un bouton « proposer une sanction ». La revue humaine existera toujours sur le papier. Encore faudra-t-il savoir combien de secondes elle dure, et si le responsable qui clique a lu autre chose que le résumé produit par le système.
Petersson, lui, ne s’en cache pas : il anticipe des entreprises entièrement gérées par des IA, devenues employeurs d’humains. Cela suppose une révolution du droit des sociétés bien plus profonde qu’un progrès de modèle. Aujourd’hui, la seule chose qui permet de dire qui a décidé quoi dans cette affaire, ce sont des journaux publiés volontairement. Le jour où une entreprise pilotée par un agent cessera de les publier, il ne restera qu’une signature au bas d’une lettre et une machine hors d’atteinte de toute convocation.
Mon avis
L’expérience d’Andon Labs est rassurante et c’est exactement ce qui me gêne : elle installe l’idée qu’un agent peut instruire un dossier disciplinaire, alors que le garde-fou vient ici d’un laboratoire qui publie ses erreurs, pas d’une contrainte légale. Ce garde-fou ne se généralisera pas tout seul. Le contentieux qui fera date dans deux ans opposera un salarié à un manager incapable d’expliquer devant un juge sur quels faits reposait la recommandation automatique qu’il a validée. Ce jour-là, on découvrira que la responsabilité n’a jamais bougé de place, et que personne ne l’avait provisionnée.
