
L’essentiel
- OpenAI a fermé un groupe de comptes ChatGPT pilotés depuis la Russie via des VPN, qui alimentaient une campagne d’influence pro-Kremlin en Europe et aux États-Unis.
- L’opération servait un faux centre de réflexion, l’International Burke Institute : 34 de ses 36 articles signés d’experts entre septembre 2025 et mai 2026 étaient copiés ailleurs, parfois sous de fausses signatures.
- Les publications ont circulé sur X, LinkedIn, Facebook, Substack et Telegram ; les canaux Telegram liés pesaient 10 000 à 20 000 abonnés chacun, pour une campagne notée 3 sur 6 sur l’échelle Breakout de Brookings.
L’« indice de souveraineté » de l’International Burke Institute créditait l’armée russe d’un demi-point de plus que l’armée américaine. Ce classement et les articles d’experts qui l’accompagnaient ont circulé neuf mois, de septembre 2025 à mai 2026, avant qu’OpenAI ne ferme les comptes ChatGPT qui fabriquaient l’habillage de ce faux centre de réflexion.
La fermeture vient de l’entreprise qui vend le modèle. Les cinq plateformes où ces textes ont vécu, elles, n’ont rien signalé pendant ces neuf mois.
Un institut de façade monté à la photocopieuse
La vitrine s’appelait International Burke Institute (IBI), un prétendu centre de réflexion installé en Israël. Sa production phare, cet « indice de souveraineté », hissait la Russie et déclassait mécaniquement les pays occidentaux.
Le reste du catalogue était volé. Selon OpenAI, 34 des 36 articles attribués à des experts étaient repris d’autres publications, parfois sous des signatures inventées : un texte de Cambridge University Press mis au compte d’un professeur de l’université de Nottingham, une étude du Migration Policy Institute créditée à un universitaire australien spécialiste de chimie alimentaire.
Le modèle ne produisait pas la doctrine, il fabriquait l’emballage : publications pour les réseaux sociaux, logos pour une douzaine de canaux Telegram visant l’Allemagne, les États-Unis, la France, la Pologne et la Turquie, résumés en russe de l’activité de ces canaux à l’usage des opérateurs. Parmi ces canaux, « Lahme Ente » tapait en allemand sur l’Ukraine, l’Union européenne et le gouvernement allemand, tout en plaidant un rapprochement avec Moscou. Les instructions demandaient aussi au modèle d’effacer les indices linguistiques trahissant une origine russe.
Le plagiat a trahi l’opération avant le style
Rien dans ces textes ne portait de tampon « écrit par une IA ». Ce qui a fait tomber l’IBI, c’est la trace la plus banale : des articles recopiés, des auteurs qui n’avaient jamais écrit ce qu’on leur prêtait, des attributions qui tombaient dès la première vérification.
La partie détectable de l’opération était donc la partie humaine : le vol, la fausse signature, l’incohérence de provenance. Le camouflage stylistique, lui, a tenu. Aucun détecteur fiable de texte généré n’existe, et ce dossier ne prétend pas le contraire.
Seul le fournisseur du modèle voyait les commandes
Les contenus vivaient sur X, LinkedIn, Facebook, Substack et Telegram. La seule maison à avoir vu quelque chose est celle qui reçoit les prompts, ces instructions écrites qu’on adresse au modèle.
L’asymétrie est structurelle. Un réseau social observe un résultat : une publication crédible, dans une langue correcte, postée par un compte quelconque. Le fournisseur du modèle observe l’intention : une connexion par VPN (réseau privé virtuel, qui masque le pays depuis lequel on se connecte) depuis la Russie, une consigne explicite de gommer l’origine, une demande de synthèse en russe portant sur des canaux allemands. L’indice exploitable se trouvait du côté de la commande.
Si vous exploitez ou surveillez un système exposé au public, la conséquence est directe : le journal des requêtes devient une pièce de sécurité, et plus seulement un outil de facturation. Qui y accède, combien de temps il est conservé, qui peut le corréler entre clients : ces trois réglages décident de ce qu’on saura des abus.
Deux opérateurs d’un côté, 36 vérifications à la main de l’autre
Côté attaque, l’addition est dérisoire : deux opérateurs, un abonnement, des VPN, une douzaine de canaux habillés en quelques minutes. Le résultat est classé 3 sur 6 sur l’échelle Breakout, le barème de Brookings qui gradue la portée réelle d’une campagne : diffusion sur plusieurs plateformes, premiers signes d’audience authentique. Portée encore modeste, mais OpenAI relève que l’infrastructure, elle, était taillée pour monter en charge.
Côté défense, rien ne se démultiplie. Il a fallu vérifier 36 articles un par un, remonter à leurs textes d’origine, corréler cinq plateformes, établir la provenance des comptes, puis publier. Du travail d’analyste : lent, cher, impossible à louer au mois. Chaque nouvelle campagne coûtera quelques heures à monter et plusieurs semaines à documenter.
Bannir des comptes suppose qu’il y ait des comptes
Ce n’est pas le premier round. En mai 2024, un réseau russe baptisé « Bad Grammar » a été coupé après avoir fabriqué des commentaires politiques sur Telegram autour de la Russie, de l’Ukraine et des pays baltes. Puis, avant les élections fédérales allemandes de février 2025, « Operation Helgoland Bite » a produit du contenu en allemand attaquant les États-Unis et l’OTAN, tout en poussant l’AfD, le parti d’extrême droite allemand. Même mécanique, même issue : détection tardive, sur la plateforme du fournisseur.
Or le levier employé, la fermeture de comptes, n’existe que sur un service centralisé et authentifié. Un modèle à poids ouverts, dont n’importe qui télécharge les paramètres, tourne sur une machine louée sans journal consultable, sans compte à suspendre, sans rapport de transparence. Les opérations qui empruntent cette voie, ou celle de fournisseurs hors de portée juridique occidentale, n’apparaissent dans aucun décompte : nous lisons l’inventaire d’un seul guichet.
Voilà le point aveugle de l’exercice, et il ne se comble pas en publiant davantage de rapports issus du même guichet. Les concurrents ne font pas mieux : Google documente régulièrement l’usage de Gemini par des acteurs étatiques, Anthropic publie ses propres constats d’abus de Claude, et chacun ne voit que ses propres clients. Tant que la contre-mesure dépend d’un fournisseur qui inspecte ses abonnés, l’IBI restera un cas résolu au milieu d’un ensemble non mesuré. Le prochain institut de façade, personne ne le fermera par un bannissement de comptes.
Mon avis
Ce rapport est un excellent document de sécurité et un mauvais indicateur de menace : il mesure ce qu’OpenAI voit chez ses abonnés, et rien d’autre. Je tiens la modération par bannissement pour un contrôle d’accès déguisé en politique publique, efficace sur des amateurs qui paient par carte bancaire, inopérant sur qui fera tourner un modèle ouvert sur un serveur loué à 40 euros. La seule contre-mesure qui tient debout dans cette affaire, c’est la vérification d’attribution : 34 articles volés sur 36, voilà un signal que ni le VPN ni le lissage stylistique n’effacent. Quand ces officines cesseront de plagier et produiront leur propre matière première, il ne restera plus grand-chose à détecter.
