Neo défie Microsoft avec une IA qu’on peut remplacer

Neo défie Microsoft avec une IA qu'on peut remplacer

D’un côté, une suite bureautique que des centaines de millions de salariés ouvrent chaque matin, désormais tapissée d’IA. De l’autre, une plateforme née il y a trois mois, encore fermée au public, qui prétend rebattre les cartes. Le rapport de forces paraît écrasant. Il le serait si la bataille portait sur la puissance de l’IA. Elle porte en réalité sur un tout autre terrain : le droit, pour le client, de choisir son modèle et d’en changer.

Neo, la nouvelle entreprise de l’entrepreneur indien Bhavin Turakhia, est financée par 30 millions de dollars de sa propre poche. Le montant a fait le tour de la presse, mais l’intérêt est ailleurs, dans une décision d’architecture : Neo se dit modèle-agnostique. Comprendre : l’entreprise cliente peut brancher le modèle d’IA de son choix, et en changer quand elle veut, sans reconstruire son environnement de travail.

Deux façons opposées de faire entrer l’IA au bureau

Les suites historiques ont pris le chemin le plus court. On disposait déjà de Word, d’Excel, de Docs, de Gmail ; il a suffi d’y greffer un assistant conversationnel. Microsoft y a marié le modèle d’OpenAI, Google a branché le sien. L’IA devient une couche posée sur un socle conçu, lui, avant l’ère générative.

Neo prend le pari inverse. Turakhia le résume par une image devenue son argument de vente : « Si vous voulez construire un iPhone, vous ne pouvez pas prendre les pièces d’un Nokia et les convertir en iPhone. » Autrement dit, on ne modernise pas un logiciel de 2005 en lui collant un chatbot. On repart de zéro, avec l’IA comme participant actif du travail quotidien, pas comme assistant qu’on consulte à part.

La promesse séduit sur le principe. Mais toute plateforme repartie de zéro reste à prouver face à des outils que le monde entier maîtrise déjà. L’écart décisif se joue ailleurs : dans qui tient le modèle.

Modèle intégré contre modèle interchangeable

C’est le point de friction que la comparaison rend visible. Google Workspace reste soudé à Gemini : vous ne choisissez pas quelle IA rédige votre e-mail ou résume votre réunion, c’est celle que l’éditeur a retenue. Microsoft a entrouvert la porte : depuis janvier 2026, Microsoft 365 Copilot répartit les requêtes entre Claude d’Anthropic, GPT-5 d’OpenAI et Gemini de Google, sous le contrôle de l’administrateur. Mais ce choix reste borné au menu que Microsoft a composé, et c’est l’éditeur qui arbitre le routage. La suite promet l’efficacité immédiate ; elle facture au passage une dépendance que peu de clients mesurent.

Neo pousse le curseur plus loin : brancher le modèle de son choix, y compris hors du catalogue d’un éditeur, et le remplacer quand on le décide. Si un fournisseur augmente ses prix, dégrade ses performances ou déclenche un incident de conformité, l’entreprise permute au lieu de subir. Sur un marché où les classements de modèles changent tous les trimestres, cette réversibilité n’est pas un détail technique. C’est une assurance stratégique.

Le renversement est là : Neo ne vend pas d’abord une meilleure IA, il vend le droit de ne pas s’y attacher. Dans un secteur où chacun tente de verrouiller son client, faire de la portabilité un argument commercial, c’est attaquer les géants exactement là où ils sont rigides.

Rester ouvert se paie en profondeur

Encore faut-il que la promesse tienne au-delà du discours. Rester agnostique a un coût architectural. Il faut une couche d’abstraction qui parle à plusieurs modèles sans se lier aux particularités d’un seul : chaque fournisseur a ses formats d’appel, ses fenêtres de contexte, ses outils, ses garde-fous. Neutraliser ces écarts revient souvent à viser le plus petit dénominateur commun, donc à renoncer aux fonctions les plus fines d’un modèle donné.

C’est le paradoxe du pari. L’entreprise qui soude son modèle peut l’exploiter à fond ; celle qui reste ouverte doit sacrifier une part de profondeur pour préserver l’interchangeabilité. La question que devra trancher un futur utilisateur : la liberté de changer de modèle vaut-elle la perte éventuelle des optimisations propres à chacun ?

Une petite équipe qui vise 2 à 5 % du marché

Le reste des faits confirme que l’enjeu est industriel, pas financier. Neo, basée à Bangalore, réunit une plateforme unique de gestion de projet, de documents, de stockage de fichiers et d’IA. L’équipe compte environ 45 personnes, dont 18 ingénieurs, et vise la centaine d’ici la fin de l’année. Selon son fondateur, la première version a été bâtie en trois mois, l’IA jouant un rôle massif dans le développement lui-même : un travail qui aurait pris plus d’un an avec une équipe bien plus large avant l’IA générative.

Turakhia n’espère pas renverser Microsoft. Il vise 2 à 5 % d’un marché qu’il juge trop vaste pour appartenir à un seul acteur, ce qui suffirait, dit-il, à dépasser tout ce qu’il a construit auparavant, de Directi à la fintech Zeta. Le déploiement, prévu dans les prochains mois, cible d’abord les entreprises de taille intermédiaire dans la tech, le conseil et les services professionnels.

Reste que l’outil demeure inaccessible au public, et qu’aucune plateforme n’a jamais gagné sur une architecture séduisante seule. La démonstration ne viendra que le jour où une entreprise cliente permutera son modèle d’IA en production, sans rien casser. Ce jour-là, la portabilité cessera d’être un argument marketing pour devenir un test. Et c’est ce test, plus que les 30 millions, qui dira si le pari valait d’être tenu.

Sources

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