
L’essentiel
- Google Cloud affiche une croissance de 82 % sur un an, à 24,8 milliards de dollars, très au-dessus des 22,46 milliards attendus par les analystes.
- L’application Gemini atteint 950 millions d’utilisateurs actifs mensuels, contre 750 millions fin 2025, avec un nombre d’utilisateurs quotidiens qui a triplé en un an.
- Le bénéfice d’Alphabet bondit à 112,1 milliards de dollars, mais les dépenses d’infrastructure IA sont estimées à 180-190 milliards pour l’année.
Les investisseurs d’Alphabet respirent. Après des mois passés à s’inquiéter de la facture de l’intelligence artificielle, ils tiennent une réponse spectaculaire : bénéfice quasiment quadruplé, cloud en surchauffe, chatbot à 950 millions d’utilisateurs mensuels. Le soulagement est financier, et il est mérité. Mais l’enseignement du trimestre tient moins aux montants qu’à la manière dont Google les engrange.
Car si Google encaisse aujourd’hui ce que d’autres brûlent encore, ce n’est pas parce qu’il aligne le meilleur modèle du marché. C’est parce qu’il vend l’IA à des clients qu’il possédait déjà, et l’installe chez des utilisateurs qui ne l’ont même pas demandée.
Un cloud qui vend de l’IA, pas des serveurs
Le chiffre qui a fait plier Wall Street n’est pas le bénéfice, c’est la trajectoire de Google Cloud : +82 % sur un an, à 24,8 milliards de dollars. Le trimestre précédent affichait déjà +63 %. L’accélération, et non la simple croissance, est le signal. Google attribue ce bond à l’adoption des solutions et des infrastructures d’IA par les entreprises.
Le détail qui compte se cache dans le carnet de commandes : 514 milliards de dollars de contrats signés mais pas encore convertis en revenus. Autrement dit, la demande n’est pas un pic passager, elle est engagée sur plusieurs années. Une entreprise qui veut déployer des agents, du RAG (génération augmentée par récupération de documents) ou de l’inférence à grande échelle a besoin de calcul, de stockage et d’outils managés. Google les lui facture, que le modèle sous-jacent soit Gemini, un modèle open source ou celui d’un concurrent hébergé sur sa plateforme.
C’est la bascule stratégique : Google tire l’essentiel de ses revenus IA de la plomberie qui fait tourner les IA des autres, avant même son propre chatbot. Pendant que les laboratoires purs cherchent comment rentabiliser leurs modèles, Google fait payer la pioche à tous les chercheurs d’or.
950 millions d’utilisateurs qui n’ont rien choisi
Côté grand public, le score de Gemini impressionne : 950 millions d’utilisateurs actifs mensuels, contre 650 millions en octobre et 750 millions fin 2025. Le nombre d’utilisateurs quotidiens aurait triplé en douze mois selon Sundar Pichai, PDG de Google. De quoi talonner ChatGPT, estimé autour du milliard d’utilisateurs mensuels d’après les données de la société d’analyse Sensor Tower.
Ces deux audiences ne se ressemblent pourtant pas dans la façon dont elles ont été conquises. OpenAI doit convaincre chaque internaute d’ouvrir une nouvelle application, d’y prendre l’habitude, souvent à coups de campagnes et de crédits offerts. Google, lui, glisse Gemini dans la recherche, dans Android, dans Gmail, dans Workspace. L’utilisateur ne migre pas : il tombe sur l’IA là où il était déjà.
Cette distribution captive vaut de l’or, parce qu’elle coûte quasiment zéro à l’acquisition. Le nerf de la guerre s’est déplacé. Entraîner un bon modèle reste difficile, mais c’est désormais un problème résolu par une poignée d’acteurs. Mettre ce modèle sous les yeux d’un milliard de personnes, en revanche, seule une poignée encore plus réduite sait le faire sans se ruiner. Microsoft l’a bien compris, qui pousse son assistant Copilot dans Office et Windows et revendique déjà 20 millions de sièges payants : la distribution captive sépare désormais les géants installés des laboratoires contraints de conquérir chaque utilisateur.
La stratégie du modèle « assez bon »
Regardez ce que Google a réellement sorti cette semaine : trois nouveaux modèles, dont un Gemini 3.6 Flash taillé pour la programmation et surtout pour consommer moins de tokens, donc coûter moins cher à faire tourner. Dans le même temps, le modèle haut de gamme, 3.5 Pro, accumule les retards, et les travaux sur Gemini 4 ne font que commencer.
La priorité n’est pas le modèle qui écrase les benchmarks. C’est le modèle efficient, celui qui permet de servir des centaines de millions de requêtes sans faire exploser la note d’électricité et de calcul. Quand on distribue l’IA à un milliard de personnes, un point de performance en plus pèse moins qu’un token économisé à chaque requête. Google optimise pour l’échelle, pas pour la vitrine.
C’est un renversement de logique par rapport au récit qui a dominé ces trois dernières années, celui de la course au modèle le plus puissant. Le meilleur modèle ne gagne pas forcément le marché ; le modèle assez bon, distribué partout et servi au coût le plus bas, si.
180 milliards de dépenses que Pichai renvoie à 2027
Reste l’ombre au tableau, que les analystes n’ont pas manqué de pointer pendant la conférence de résultats : les dépenses d’investissement d’Alphabet, entre 180 et 190 milliards de dollars sur l’année pour les centres de données, les puces et l’infrastructure. À côté, même un bénéfice de 112 milliards paraît fragile.
Pressé de dire quand ces montagnes de capital porteront leurs fruits, Pichai a renvoyé la balle à 2027, en invoquant des « indicateurs de demande solides » et des contrats de long terme. La réponse est cohérente avec la stratégie de distribution : on construit d’abord les tuyaux, on remplit le carnet de commandes, on encaisse ensuite. Mais elle repose sur un pari, celui que la demande d’entreprise ne se dégonflera pas avant que les data centers soient amortis.
Choisir une plateforme d’IA, pour une entreprise, tient de moins en moins au benchmark que remporte tel modèle et de plus en plus à l’endroit où ses équipes et ses outils travaillent déjà. Ce terrain-là, Google l’occupe. Sa rente vient de cette position acquise, et c’est elle, plus que le prochain saut de performance, qui pèsera dans la bataille de la décennie.
Mon avis
OpenAI peut livrer le meilleur modèle du monde en 2027, ça ne comblera pas ce qui lui manque : les 950 millions d’utilisateurs que Google range dans Android, Search et Workspace sans dépenser un dollar d’acquisition. Entraîner un modèle coûte cher ; le mettre entre les mains des gens coûte désormais plus cher encore, et c’est là que Google part avec deux tours d’avance. Il subsiste une inconnue que Pichai lui-même repousse à 2027 : ces 180 milliards de capex produiront-ils un jour plus qu’ils ne coûtent. Tant que la réponse tient dans un « faites-nous confiance », l’absolution des marchés reste à crédit.
