
L’essentiel
- OpenAI a annoncé ChatGPT Work le 9 juillet 2026 et remanie le produit sans interruption depuis.
- Un seul nom recouvre deux logiciels distincts : une version cloud accessible depuis chatgpt.com, et une version locale issue de l’application Codex, qui lit les fichiers et exécute des programmes sur le poste.
- Work ouvre l’exécution de code avec accès à Internet, un navigateur Chrome sans interface, un système de fichiers persistant et des sous-agents, tous absents de l’onglet Chat.
- L’accès démarre à 20 dollars par mois, et les sessions Work seraient décomptées du quota Codex, distinct de celui de Chat.
Sept semaines après le lancement, Simon Willison publie ses notes sur ChatGPT Work. Le document n’évalue pas les performances : il inventorie ce que le développeur, qui documente l’écosystème IA depuis des années, a fini par comprendre du produit. Deux formules qui jurent ensemble lui suffisent à le décrire, « extraordinairement confus » et « très puissant ». Quand un lecteur de ce calibre doit reconstituer seul le mode d’emploi d’un outil professionnel, la fiche produit a laissé un trou.
Deux logiciels partagent la même marque
OpenAI a présenté ChatGPT Work le 9 juillet et l’a retouché en continu depuis. Derrière ce nom cohabitent deux choses. La première tourne dans le cloud et s’atteint depuis chatgpt.com ou les applications mobiles. La seconde s’installe sur la machine, accède aux fichiers locaux et y exécute des programmes : c’est l’ancienne application Codex, rhabillée pour cesser d’intimider ceux qui ne programment pas.
Deux périmètres de données, deux surfaces d’attaque, deux régimes de conformité, une seule étiquette dans la conversation interne. Pour une direction des systèmes d’information (DSI), l’écart entre « ChatGPT Work analyse ce document dans le cloud » et « ChatGPT Work exécute du code sur le portable du directeur financier » commande deux décisions opposées. L’interface, elle, ne les distingue par aucun nom.
Une consigne d’usage qui ne sépare rien
La consigne officielle existe pourtant : Chat pour une réponse, une explication, un brainstorming ou un brouillon court ; Work dès qu’on attend de ChatGPT une tâche au résultat identifiable, une note, une présentation, une analyse, un point récurrent, un fichier exploitable. Willison la juge inutilisable, pour une raison difficile à contester : il fait exactement tout cela dans Chat depuis des années.
La séparation utile est ailleurs, dans les capacités réservées à Work. Après expérimentation, Willison en dénombre six :
- l’exécution de code avec accès à Internet, quand Chat coupe l’accès réseau et bloque l’installation de paquets ;
- un navigateur Chrome sans interface graphique ;
- un système de fichiers persistant, partagé d’une session à l’autre ;
- la publication de sites ChatGPT ;
- des sessions de sous-agents, déléguées à Sol, Luna ou Terra ;
- des prompts programmés à heure fixe.
Ces six capacités décrivent un environnement d’exécution autonome, quand la consigne officielle parle encore d’onglets de conversation. Un employé peut y monter une chaîne de traitement qui interroge des API (interfaces de programmation), récupère des pages web et laisse des fichiers derrière elle. Rien de cela ne figure dans la documentation destinée aux entreprises.
Vingt-deux configurations à arbitrer à l’aveugle
Dans Work, l’utilisateur choisit entre GPT-5.6 Sol, Luna et Terra, chacun réglable sur six niveaux de raisonnement, de Light à Ultra, plus GPT-5.5 sur quatre niveaux. Vingt-deux configurations, à trancher sans indication de coût ni de latence. Dans Chat, la carte change : 5.6 Instant, Medium, High, Extra High et Pro, les deux derniers réservés aux abonnements à 100 dollars par mois, sans que l’éditeur précise à quel modèle sous-jacent ils correspondent. Pro reste exclusif à Chat, sans équivalent dans Work.
Ce sont, à peu de choses près, les modèles exposés par l’API. OpenAI ne simplifie donc pas sa gamme pour le grand public : il ouvre la surface d’ingénierie à des utilisateurs qui n’ont jamais lu une documentation technique de ce genre, et leur demande de choisir. Willison croit comprendre que les sessions Work sont facturées sur le quota Codex, tandis que Chat conserve le sien, ce qui expliquerait ces catalogues divergents. L’hypothèse reste une lecture d’utilisateur avancé, pas une confirmation de l’éditeur, et elle a une conséquence très concrète : deux compteurs invisibles se vident selon l’onglet ouvert. Anthropic, qui a lui aussi sorti son agent du terminal avec Cowork, a tranché l’inverse : Cowork et Claude Code entrent dans l’offre Pro et puisent dans la même réserve d’usage que les conversations.
L’entrée dans l’entreprise passe par l’abonnement personnel
Aucune de ces fonctions n’est accessible aux comptes gratuits ni à l’offre Go à 8 dollars par mois. Le ticket d’entrée démarre à 20 dollars, ce qui trace une frontière nette à l’intérieur des entreprises : les collaborateurs équipés d’un abonnement personnel disposent d’un exécuteur de code connecté à Internet, les autres non. La DSI n’a rien acheté, rien déployé, rien tracé.
Le calcul d’OpenAI se comprend. En logeant Codex sous un nom qui parle aux fonctions support, l’éditeur transforme un outil de développeur en outil de bureau. La décision d’adoption quitte le service informatique pour l’utilisateur final, celui qui paie déjà 20 dollars et n’attend l’autorisation de personne. La confusion des noms sert cette bascule : un produit qu’on ne sait pas décrire est aussi un produit qu’on ne sait pas interdire.
Le coût, lui, ne disparaît pas ; il change de payeur. Chaque hésitation devant le sélecteur d’onglets, chaque employé qui reste dans Chat par prudence et refait à la main ce que Work automatiserait, chaque contournement monté hors du périmètre validé s’inscrit quelque part. Une organisation qui déploie ChatGPT Work devra écrire elle-même la documentation que l’éditeur n’a pas publiée : quel onglet pour quel usage, quelles données interdites côté local, quel niveau de raisonnement pour quel budget. Ce qu’un spécialiste a reconstitué seul en sept semaines, trois cents salariés le chercheront chacun dans leur coin, sur leur temps de travail.
Et pendant que ces heures se cherchent, les usages parallèles s’installent, hors inventaire et hors contrôle. Le shadow IT, ces outils adoptés par les équipes sans validation du service informatique, n’a jamais eu besoin d’un mauvais produit pour prospérer : un bon produit mal expliqué suffit largement.
Mon avis
Je ne crois pas à la maladresse de jeunesse. Cette opacité est fonctionnelle : elle permet à OpenAI de livrer une surface d’ingénierie complète à des utilisateurs métier sans jamais assumer devant les DSI qu’il leur a mis un environnement d’exécution connecté entre les mains. L’éditeur prend le poste de travail par la porte de service, et facture pendant ce temps deux quotas que personne ne voit se vider. La première entreprise qui découvrira une fuite de données par un script lancé dans Work Local paiera pour tout le monde le prix de cette élégance stratégique.
