Sur OpenRouter, les modèles chinois doublent les américains

Sur OpenRouter, les modèles chinois doublent les américains

L’essentiel

  • La consommation mensuelle d’OpenRouter est passée d’environ 21 000 milliards de tokens en septembre 2025 à plus de 380 000 milliards onze mois plus tard.
  • Les modèles chinois y prennent la tête autour du 19 mars 2026 et pèsent près des deux tiers de l’usage en juillet.
  • DeepSeek, retombé au septième rang en mars, redevient premier de la plateforme dès juin avec 18 à 24 % du volume, après la sortie de V4 fin avril.
  • Les versions gratuites ne représentent que 10 % du trafic : la bascule s’est faite sur des tokens payés.

Un responsable technique qui compare deux modèles ne commence plus par leur position dans les classements. Il ouvre la facture du mois précédent, puis la grille tarifaire au million de tokens, ces fragments de texte sur lesquels les éditeurs facturent chaque requête. Multiplié par des milliers d’équipes, cet arbitrage vient de faire passer les modèles chinois devant les américains.

Le classement d’un côté, la facture de l’autre

Un benchmark, ce test standardisé qui classe les modèles, promet un rang : tel modèle raisonne mieux, programme mieux, se trompe moins souvent. Une grille tarifaire promet autre chose, une dépense prévisible à volume constant. Tant que l’écart de qualité restait large, la première promesse écrasait la seconde.

Elle ne l’écrase plus. Les modèles chinois sortis depuis un an affichent des performances proches des meilleurs modèles américains pour un coût au token sans commune mesure : DeepSeek facture son V4-Pro 0,435 dollar le million de tokens en entrée et 0,87 dollar en sortie, quand OpenAI affiche 2 et 12 dollars pour GPT-5.6 Terra. Le marché a tranché comme n’importe quel acheteur devant deux produits jugés équivalents. La qualité n’a pas perdu son importance, elle a changé de rôle : elle est devenue un seuil à franchir, et non plus un critère de départage.

Le printemps où la courbe s’est inversée

OpenRouter revend l’accès à la quasi-totalité des modèles du marché derrière une seule API et publie ses statistiques d’usage, ce qui en fait l’un des rares points d’observation chiffrés de ces arbitrages. Sur douze mois, sa consommation passe d’environ 21 000 milliards de tokens par mois en septembre 2025 à plus de 380 000 milliards onze mois plus tard, soit une multiplication par plus de dix-huit.

La nationalité des modèles servis, elle, s’est retournée. Les américains dominaient jusqu’au début de 2026 ; autour du 19 mars, la Chine passe en tête presque chaque jour, jusqu’à frôler les deux tiers du volume en juillet. Le mouvement suit une vague de sorties : DeepSeek V4, Xiaomi MiMo, Tencent Hunyuan 3, MiniMax M3, GLM chez Z-AI. DeepSeek, descendu au septième rang en mars, remonte premier dès juin avec 18 à 24 % de tout le volume et termine meilleur éditeur de la période, à 16,8 % du volume annuel.

Le gratuit ne pèse que 10 % du trafic

Restait l’hypothèse d’un effet d’aubaine : des modèles offerts, essayés en masse, qui gonflent les compteurs sans engager personne. Les données ne la soutiennent pas, les versions gratuites ne représentant qu’un dixième du trafic de la plateforme.

Le reste, ce sont des tokens payés, dans des applications qui tournent, par des équipes qui ont accepté d’y router leur production. Un essai gratuit s’abandonne en une journée. Une facture mensuelle, beaucoup moins vite.

Anthropic accumule, Google dure

Côté occidental, deux façons de tenir se dégagent. Anthropic reste le premier éditeur américain sur l’année, à 12,1 % du volume, porté par des pics d’usage. Google ne connaît pas de pointes comparables mais ne quitte jamais l’écran : présent dans le top 5 tous les mois, meilleur rang moyen de l’année à 2,4, quatre mois passés en tête, un record sur la période.

xAI illustre le troisième cas de figure : premier trois mois d’affilée de septembre à novembre 2025 grâce à Grok, l’éditeur sort ensuite du top 5. Une position gagnée sur l’effet de nouveauté se perd à la sortie suivante.

OpenAI, lui, n’a jamais atteint la première place sur la plateforme, signe que ses modèles se consomment d’abord via ses propres API : un revendeur mesure mal les éditeurs qui vendent en direct. Quant à Mistral, absent de tous les top 5 mensuels et crédité de 0,6 % du volume annuel, il donne l’échelle de l’écart européen.

OpenRouter ne voit pas les contrats signés en direct

Ces courbes mesurent le trafic d’un revendeur, dont la clientèle a une composition très particulière. OpenRouter attire par construction les équipes qui comparent, arbitrent et changent de fournisseur, autrement dit celles dont la sensibilité au prix est la plus forte ; les contrats d’entreprise signés en direct avec les éditeurs américains n’y apparaissent nulle part. Les lire comme des parts de marché mondiales serait une faute de lecture.

Ce qu’elles mesurent bien, en revanche, c’est la vitesse à laquelle un flux d’inférence, la phase où le modèle répond par opposition à son entraînement, change de fournisseur. Cette vitesse ouvre une question que le prix ne règle pas : router sa production vers un modèle chinois engage une chaîne d’approvisionnement dont les maillons matériels bougent aussi, DeepSeek préparant déjà l’exécution de ses modèles sur des puces Huawei. La facture s’ajuste tous les mois, la dépendance se compte en années.

Le prix du token baisse partout, y compris chez les éditeurs américains, et rien n’interdit à la courbe de se retourner une deuxième fois. La bascule du printemps laissera pourtant une trace durable : elle a montré qu’un flux de production entier pouvait changer de continent en quelques semaines, sans que rien d’autre bouge dans le code que le nom du modèle appelé.

Mon avis

Le drapeau de l’éditeur m’intéresse moins que le coût de sortie. Une équipe capable de changer de modèle en une minute négocie ses prix, une équipe qui a câblé son code autour d’une seule API les subit, où que soit son fournisseur. Cette bascule signe l’arrivée d’une génération d’ingénieurs qui traite les modèles comme des matières premières interchangeables, et je crois que les éditeurs vont le payer cher d’ici deux ans : ils voulaient vendre de l’intelligence, ils vendent du token au poids. Pour reprendre ces flux, il leur faudra proposer autre chose qu’un point de benchmark.

Sources

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