
Cinq mois. C’est tout ce qu’aura duré le second passage de Barret Zoph chez OpenAI. Le responsable des ventes d’IA en entreprise quitte de nouveau la société, au moment précis où un autre nom prestigieux y fait son entrée.
Il y a quelques jours, nous écrivions ici que Noam Shazeer, co-auteur de l’article fondateur « Attention Is All You Need », rejoignait OpenAI après un retour chez Google scellé par un accord à 2,7 milliards de dollars. La séquence vient de s’inverser d’un cran : pendant qu’une figure entre par une porte, une autre sort par la fenêtre. Sur l’échiquier des talents de l’IA, ces deux coups joués à quelques heures d’intervalle ne relèvent pas du hasard. Ils dessinent un rapport de force.
Un départ qui tombe au pire moment
Le timing interroge. Quand Zoph est revenu mi-janvier, OpenAI lui a confié un poste clé : piloter sa poussée vers les entreprises. Pas un rôle décoratif. L’entreprise venait alors d’annoncer qu’elle cessait de courir après les « side quests » (chantiers secondaires) pour se concentrer sur ses véritables relais de revenus : l’offre entreprise et le développement logiciel, en vue d’une introduction en bourse planifiée.
Autrement dit, Zoph tenait l’un des leviers de croissance que la direction met en avant auprès des futurs investisseurs. Son départ, confirmé par OpenAI et acté par un message d’adieu posté dans les canaux Slack internes, laisse un trou à un endroit sensible du dispositif. On ne perd pas par accident la tête de la division qu’on présente comme prioritaire à la veille d’une entrée en bourse.
La trajectoire Zoph : un aller-retour de trop
Pour comprendre la portée du geste, il faut suivre le fil. Zoph avait d’abord quitté OpenAI à l’automne 2024 pour rejoindre Thinking Machines Lab, le laboratoire concurrent fondé par Mira Murati, ancienne directrice technique d’OpenAI. Il y était co-fondateur et directeur technique.
L’épisode a mal tourné. Murati a annoncé sur X, en janvier, que le laboratoire « se séparait » de Zoph et qu’il serait remplacé à son poste, sur fond d’informations de presse évoquant une relation non déclarée avec une collègue. Dans la foulée, Zoph est revenu chez OpenAI, accompagné de Luke Metz et Sam Schoenholz. Fidji Simo, directrice générale des applications d’OpenAI, saluait alors publiquement, toujours sur X, un retour « en préparation depuis plusieurs semaines ».
En un peu plus d’un an, le même homme aura donc claqué deux portes et franchi trois fois le seuil d’OpenAI. Cette mobilité fébrile n’est pas une anomalie individuelle : elle est devenue la norme dans les états-majors de la recherche IA.
Ce que la valse révèle du rapport de force
Lisons la position. D’un côté, OpenAI capte Shazeer, l’une des signatures les plus lourdes du domaine, et le présente comme le plus gros transfert de l’année. De l’autre, elle perd Zoph, un cadre qu’elle avait réintégré en grande pompe cinq mois plus tôt. Le bilan net flatte la communication : un poids lourd entre, un dossier compliqué sort.
Mais derrière l’annonce, les tensions affleurent. Thinking Machines Lab et OpenAI entretiennent un contentieux qui dépasse les questions de personnes. Murati avait brièvement assuré l’intérim de la direction d’OpenAI lors de l’éviction de Sam Altman en novembre 2023. Lors du procès récent de l’entreprise, elle a déclaré sous serment qu’elle ne pouvait pas se fier à tout ce que disait Altman. Quand elle a fondé son laboratoire en septembre 2024, plusieurs salariés d’OpenAI l’ont suivie. Une partie est depuis revenue. La frontière entre les deux camps ressemble moins à un mur qu’à une porte battante.
Le mouvement perpétuel de ces cadres trahit une réalité que les communiqués enjolivent : au sommet de la recherche IA, la loyauté se compte en mois, et les organigrammes se réécrivent au rythme des offres concurrentes. Recruter une légende ne stabilise pas une maison où l’on entre et sort comme dans un sas.
Orchestrer quand les têtes valsent
Pour qui pilote des outils d’IA au quotidien, cette instabilité dépasse le simple feuilleton de Silicon Valley. Les conséquences sont concrètes. Une feuille de route produit dépend des personnes qui la portent. Quand le responsable de l’offre entreprise change deux fois en un an, les priorités, les interlocuteurs et parfois les engagements contractuels bougent avec lui.
Trois réflexes en découlent pour un praticien lucide. D’abord, ne pas adosser une dépendance critique à la promesse d’un seul acteur : la continuité d’une feuille de route vaut autant que la stabilité de ceux qui la tiennent. Ensuite, distinguer l’effet d’annonce du signal réel : un transfert spectaculaire masque parfois une hémorragie discrète à un poste plus structurant. Enfin, surveiller non pas qui arrive, mais qui part, et à quel moment du cycle de l’entreprise.
OpenAI joue gros sur sa crédibilité d’éditeur fiable à l’approche de son entrée en bourse. Gagner des cerveaux d’exception tout en perdant la main sur ses postes de revenu, c’est avancer une pièce maîtresse pendant qu’une autre quitte le plateau. Reste une question que les prochains mois trancheront : cette agitation est-elle le prix de la croissance, ou la fissure d’un édifice qui recrute plus vite qu’il ne retient ?
